Montpellier, septembre 1530… Le 17 de ce mois, un étudiant, venu de bien loin, qui ne connaissait Montpellier que de réputation, posa sa signature sur le registre d’inscription de la faculté de médecine. Cet étudiant n’avait plus tout à fait l’âge de s’installer sur les bancs de cette vénérable demeure. Il se nommait François Rabelais.
Rompu aux études, et riche d’un savoir encyclopédique et d’un sens du verbe unique, il décrocha quelques semaines plus tard le grade de bachelier. Mais notre ville offrit aussi à ce brillant observateur, curieux de toutes formes de sciences et d’amitiés, le décor d’une joyeuse compagnie avec laquelle il fit ce qu’il conviendrait d’appeler les quatre cents coups.
La joyeuse compagnie de la faculté de médecine
Avec ses amis, Antoine Saporta, Jean Perdrier, Guy Bouguier, Balthazar Noyer, Jean Quentin, et d’autres comme François Robinet ou Tolet, il joua une pièce de théâtre, pardon une farce – comme il conviendrait mieux de l’appeler – dont l’illustre Rabelais eut l’heureuse idée de nous transmettre le titre : La morale comédie de celui qui avait épousé une femme mutte.
Cet événement a dû le marquer car dans le “Tiers Livre”, qu’il publia en 1546, au chapitre XXXIV, un personnage évoque ses amitiés montpelliéraines, ces “antiques amis” et cette comédie qu’ils eurent le bonheur d’interpréter de concert. Rabelais n’eut cependant pas l’idée de retranscrire le texte, si tant est qu’il fût un jour écrit. Il consigna simplement l’argument de la pièce après s’être cité parmi les acteurs.


Le fil de la farce
En voici le fil conducteur que je vous résume :
Une femme est muette, et son mari, ce pauvre fou, veut qu’elle retrouve la voix… Quelle idée, allez-vous me dire ! Il ne connaissait pas son bonheur ! Mais non, il souhaitait qu’elle retrouve la parole et s’adressa alors à un chirurgien et à un médecin qui, par leur art, lui permirent de se faire entendre. Elle se fit tellement entendre, qu’elle épuisa son époux. Excédé, il rappela le médecin pour qu’il la rende à nouveau muette…
Le médecin était bien ennuyé. Il n’avait dans sa besace de savoirs que celui de rendre la parole, mais en aucun cas, le talent de faire taire une femme. On comprend sa difficulté…
Il n’avait qu’un seul remède, du moins il n’en voyait qu’un seul : rendre l’époux sourd !
Face au flot incessant de son épouse, l’époux, vaincu, n’eut d’autre choix que d’accepter le traitement proposé.
Cela fut fait sur-le-champ. L’époux devint sourd, et la bavarde, perdant son public, n’eut plus personne à qui déverser tout ce qu’elle avait à dire. Elle en devint enragée et entra dans une colère terrible.
Il va sans dire que le médecin avait bien travaillé, du moins c’est ce qu’il estimait – et à juste titre. Il avait en effet rendu la parole à la maîtresse de maison et avait rendu sourd le maître de maison, qui profita de cette surdité pour ne pas payer le médecin. Il faut dire qu’il ne l’entendait pas.
Pour se venger de cette absence de reconnaissance, de cette immense ingratitude envers un travail si bien accompli, le médecin versa sur le dos de l’époux une poudre qui le rendit fou. Il avait dès lors face à lui, un fou et une enragée qui s’entendirent, sans dire mot, pour passer à tabac le médecin et le chirurgien, qu’ils laissèrent à demi-morts sur le pavé de leur maison…
C’est sur ce passage à tabac que les rideaux de cette farce se ferment.
Quelle morale pour cette farce ?
Permettez-moi de ne pas vous proposer de morale, je vous laisse l’écrire… Mais avant de vous quitter complètement, j’aimerais vous indiquer les indices que Rabelais avait lui-même consignés dans le Tiers Livre. En effet, cette histoire ne semble pas avoir été racontée au hasard. Non, loin de là… Rabelais, avec la malice qu’on lui connaît, nous met sur la voie.
Ce souvenir s’adresse à Panurge, alors qu’il est noyé dans un torrent de questionnements pour savoir s’il doit se marier ou non. Panurge, pour répondre à ce flot de réflexions, consulte, consulte, consulte à tout va. Il consulte tout ce qui se présente : devins, religieux, théologiens, médecins et même philosophes, tout est bon. Mais Rabelais, toujours en s’amusant, nous offre cette farce telle une parabole afin que nous nous interrogions nous-mêmes… A trop vouloir corriger son épouse, à la modeler selon ses propres souhaits, on risque fort de finir sourd, fou… et pourquoi pas rossé.
Source : Rabelais François, Le Tiers livre des faicts et dicts heroiques du bon Pantagruel, A Paris : De l’imprimerie de Michel Fezandat, 1552 (Consulter le Tiers-Livre sur Gallica)




