“Le Pont du Diable” – Une légende languedocienne

Le Pont du Diable ! Vous en avez tous entendu parler, amis montpelliérains ! Nombre d’entre nous l’ont au moins franchi une fois pour aller découvrir les beautés de Saint-Guilhem-le-Désert. Il était une fois, dans les gorges de l’Hérault, un pont vieux, un pont aussi vieux que peut l’être le murmure des pierres qui l’entoure. Ce pont qui relie Aniane à Saint-Jean-de-Fos, est connu aujourd’hui sous le nom de « Pont du Diable ». 

Il est là, fier, suspendu entre deux rives escarpées et semble veiller sur le fleuve tout en défiant le temps. La tradition voulait qu’il avait été édifié par deux abbayes puissantes : celle d’Aniane, d’un côté, et celle de Gellone, de l’autre. Cependant, cette version défendue à l’abri des murs de la faculté était bien différente de celle qui se racontait auprès de l’âtre, lors des longues veillées hivernales.

Alors laissez-moi vous conter cette histoire dont le souvenir est conservé dans de vieux et précieux grimoires.

En route… écoutez plutôt…

Le Pont du Diable, une construction entravée par le diable

A la fin du IXe siècle, des esprits brillants imaginèrent de jeter un pont entre Aniane et Saint-Jean-de-Fos, deux puissantes cités de l’arrière-pays, afin de permettre aux pèlerins et autres négociants de traverser l’Hérault qui marquait une vraie frontière entre les territoires.

Mais, les choses ne se passèrent pas comme envisagé. En effet, chaque matin, les moines découvraient avec consternation que la pierre qu’ils avaient posée la veille avait été déplacée, que leur travail avait été jeté à terre. Ils se rendaient bien compte que le pont dont ils avaient tant rêvé, comme un trait d’union entre leurs terres d’abbayes, ne pourrait jamais être fini.

Chaque nuit, une force invisible détruisait leur ouvrage, et dès l’aurore, les pierres semblaient avoir repris leur place comme par enchantement. Les tas de pierres qui avaient été démantelés pendant la journée précédente se retrouvaient identiques le lendemain. 

On crut dans un premier temps que c’était la jalousie des habitants des villages voisins. Mais bientôt, on se rendait compte que cette version ne tenait pas, et ne pouvait être défendue.

A voix basse, car il est des paroles qu’il vaut mieux éviter de crier à tue-tête, les moines commençaient à convoquer au rang des accusés, un être infernal, un être assez malicieux pour se jouer de la vigueur monacale. 

“Le Diable lui-même saboterait le pont” osa s’écrier l’abbé. 

Le malin espérait que ce pont ne fut jamais achevé”

Face à ce défi surnaturel, les abbés furent à la fois terrifiés et résolus.

Guilhem et le pacte avec le diable

Mais parmi les moines régnait un homme nommé Guilhem, un homme sage, humble et plein de foi. On racontait qu’il appartenait à un puissant lignage seigneurial, rattaché à Charlemagne, l’immense Empereur que les conteurs successifs n’eurent de cesse de fleurir la barbe. Pour sauver le chantier, ce Guilhem prit une décision audacieuse. Il eut l’idée de conclure un pacte avec l’ennemi. Il proposa alors au Diable un marché terrifiant : en échange de son aide pour achever un pont à la solidité indestructible, le Diable recevrait l’âme de la première créature vivante qui le traverserait.

Tel était le marché ! Tel était le pacte qui devait être noué entre les forces les plus sombres que la Terre et le Ciel avaient porté, et Guilhem, le pasteur de cette brillante communauté de Gellone.

La bête infernale, rusée et avide, surtout avide – de cette avidité qui assèche les terres les plus luxuriantes – accepta le marché et consentit à abandonner le poids qu’il exerçait sur la communauté religieuse et hâta même la résolution du marché.

Dans la nuit qui suivit, les pierres s’assemblèrent. Enfin, les arches prirent forme de la plus élégante des manières, les ouïes furent façonnées de la manière la plus intelligente pour résister aux crues — et au matin, le pont était là, robuste, immuable, inaltérable, érigé pour affronter des successions de crues et d’aléas destructeurs.

Mais quand au matin, la population voisine se rendit compte que l’oeuvre était achevée et qu’il était l’heure pour verser leur part du marché, un embarras s’éleva. 

Personne n’osait traverser le pont. A quoi bon avoir un pont si aucun homme n’osait le franchir de crainte de livrer son âme au Diable. C’est alors que Guilhem dévoila son plan. 

Il était venu voir, comme tout le monde, le travail accompli par le Démon. Mais il n’était pas venu seul. Il était accompagné d’un chien, d’un pauvre chien hors d’âge, qu’il lâcha sur le pont. Il avait au préalable eu l’idée d’accrocher une casserole à la queue de ce misérable cabot pour réveiller le diable. Le Diable ne reçut pas ainsi une âme noble, mais un humble animal, promis à une mort terrestre certaine. 

Le “Gouffre noir” : la porte du Diable

Colère noire et humiliation : le Diable, fou de rage, tenta sans succès de détruire l’ouvrage. Le pont résista à ses assauts, comme s’il était béni par quelque puissance sacrée. Dans un dernier accès de désespoir, la créature infernale se jeta dans les eaux tumultueuses de l’Hérault, en un endroit que l’on appela depuis « le Gouffre noir ». 

Mais la légende ne s’arrête pas là, loin de là. 

Avec le diable, il y a toujours des rebondissements. En effet, il est rare qu’il renonce aussi facilement à semer le chaos, surtout quand il sent que la victoire ne nécessite que peu d’investissements. Et c’est sous la forme d’un bouc qui pouvait se dresser sur ses deux pattes arrières qu’il revint. Ce bougre rôdait dans les environs de Saint-Jean-de-Fos, menaçant églises et fidèles. 

Il fallut tout le courage d’un homme d’Église, excédé par les outrages du diable, pour oser lui résister. Ce vaillant guerrier de Dieu eut l’idée de lui tendre une embuscade. Armé de sa foi et d’eau bénite, il se présenta devant la bête. Mais le combat fut fatal pour le prélat. Il faut bien dire que ses armes étaient bien modestes face à celles que pouvait employer celui dont on n’osait prononcer le nom qu’à voix basse. Le vénérable abbé fut tué et rendit son dernier souffle après avoir été transpercé par les cornes du démon. 

Les villageois, en réponse à ce sacrilège, prirent les armes. Ils brandissaient des piques, des fourches, et s’étaient réunis en un seul et même corps au cri de : « Pica lou ! pica lou ! » (qui signifie « Piquez-le ! Piquez-le ! »). Affaibli par l’eau bénite et ne pouvant contenir la violence des villageois, le Diable dut battre en retraite. Il s’enfuit, encore une fois, vers le « Gouffre noir », un lieu qu’il connaissait bien pour y avoir jadis sombré. 

Les villageois s’échinèrent alors à ramasser toutes les pierres qu’ils purent trouver dans les environs. Ils s’attaquèrent même aux vestiges des églises qui avaient été jetées à terre par le diable. Jamais hommes n’avaient entrepris un tel effort d’épierrement des garrigues. Avec leurs pioches, ils déterraient gros et petits cailloux, qu’ils jetaient par la suite, joyeusement, dans le fleuve Hérault afin de sceller à jamais l’entrée du « Gouffre noir », l’entrée de cette liaison avec le monde des enfers.

Pendant bien longtemps, les pèlerins du chemin de Saint-Jacques, qui traversaient le Pont du Diable, jetaient à leur tour des pierres dans le fleuve, fermes dans la conviction que ces lancers scelleraient à jamais l’entrée de ce terrible “Gouffre noir”.

Depuis, on ne vit plus jamais le Diable, qui a certainement trouvé refuge dans d’autres lieux pour semer la désolation. 

Et quand on traverse aujourd’hui ce vieux pont millénaire, on porte avec soi la légende de Guilhem, du Diable, et de la pauvre victime canine — un conte médiéval aussi solide que les pierres qui le composent. Le gouffre sombre sous ses arches rappelle à chacun que le mal peut rôder, mais que l’union des hommes et de leur courage peut le repousser. 

Source : Hérault Tourisme – photo d’Annie Gouzon— à Montpellier.

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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