La Fondation de Montpellier : L’arbre à deux têtes

“L’arbre à deux têtes” !

Voici une légende fort ancienne, mais ô combien passionnante… Alors, permettez-moi de vous demander quelques minutes d’attention ; quelques minutes pendant lesquelles je vais vous présenter l’histoire de la fondation de Montpellier. 

Cette histoire qui s’appelle « La légende de l’arbre à deux troncs » remonte à une époque où le monde était peuplé d’hommes qui savaient entendre les douces paroles que s’échangeaient les feuilles entre elles.

Elle se déroulait au temps de Pépin le Bref. C’était un temps – je sais, cela va vous surprendre – où les étoiles guidaient encore les destinées des hommes, où la magie n’avait point déserté notre terre. 

En ce temps-là régnait sur nos terres le comte Aigulf de Maguelone. Ce noble, apparenté aux plus hautes dynasties carolingiennes appartenait à cette communauté des seigneurs sages et justes, à ceux dont la parole était acceptée en tout lieu. Il avait établi son autorité dans un château qui se dressait fièrement face à la mer et toisait au loin les barques sarrasines chargées de leurs prisonniers et de leurs butins qu’ils prélevaient avidement sur les côtes voisines. 

Or, une nuit sans lune et alors même qu’un vent venu du Nord semblait porter d’étranges présages, le comte ne trouvait point le sommeil. Son cœur était plus lourd que jamais il ne l’avait été.

Cette nuit sombre où les corbeaux formaient une ronde sinistre au-dessus des créneaux de son donjon il pressentait que le monde qu’il connaissait allait subir de profondes mutations et qu’il était appelé à se faire, à se défaire et à se refaire, au gré des appétits de ses parents. 

Au matin, pour tenter de s’apaiser, Aigulf eut l’idée de convoquer un de ses conseillers, celui qu’il considérait comme le plus fidèle et le plus précieux. Il s’agissait d’un homme venu d’Orient qui portait avec lui, sur son visage, dans son attitude, tous les mystères de ce lointain horizon. Il avait notamment la réputation de connaître les secrets des astres et le langage oublié des forêts. Dans la cour d’Aigulf, certains murmuraient que ce savant avait étudié à Tolède et reçu les enseignements cabalistiques des savants maures, d’autres susurraient qu’il tenait son savoir des druides celtiques.

— O grand Mage, lui dit le comte, je t’ai fait appeler car mon esprit est troublé, troublé comme il ne l’a jamais été. Je ne trouve plus le repos. Je vois tous les changements en cours dans notre univers. Rien n’y est stable et je ne sais ce que les Dieux réservent à mon peuple.

Le vieux sage passa ses doigts effilés dans sa longue barbe et scruta son seigneur avant de répondre avec une grande sagesse :

— Mon Seigneur, si vous avez le courage de voir ce que les astres viennent de me dévoiler, je vous propose de m’accompagner cette nuit dans la forêt qui dépend de Substantion, au-delà du Lez, sur ce mont où paissent les moutons à l’intérieur d’un enclos fermé à l’aide d’un verrou. Mais je tiens à vous prévenir, Maître. Il faut que vous sachiez que celui qui a posé les yeux sur l’avenir se retrouve dans l’incapacité de vivre dans le présent. En m’accompagnant, vous abandonnerez une part de vous-même.

Le comte Aigulf accepta ce sacrifice, car c’était pour lui un devoir qu’il avait envers son peuple.

Lorsque la nuit s’abattit sur l’humanité, qu’elle était devenue aussi épaisse que peut l’être la noirceur du plus retors des hommes, le comte et le mage ne devinrent que des ombres qui disparaissaient dans le silence de la forêt. La marche rendue possible grâce à la faible lueur d’une lanterne, fut particulièrement longue, si longue que le comte avait perdu tout rapport au temps. A chaque pas, Aigulf se retournait. Il avait l’impression que les arbres repliaient leurs branches derrière eux, les ensevelissant dans ce monde où se lisent les frontières entre le monde des mortels et celui des forces invisibles.

Soudain, arrivés dans une clairière où régnait une lueur bleutée avec des reflets d’argent, le Mage interrompit leur marche et parla doucement au comte :

— Monseigneur, nous voilà arrivés au terme de notre périple. Mais je vous demanderai de ne point détourner les yeux sur ce que vous verrez et cela…

Le Mage n’eut pas le temps de finir sa phrase que déjà Aigulf avait ses premières révélations…

La fondation de Montpellier - Aigulf et l'arbre à deux têtes
La fondation de Montpellier – Aigulf et l’arbre à deux têtes

Deux jeunes arbrisseaux, frêles et courbés l’un vers l’autre, comme s’ils étaient attirés par une force invisible, lui apparurent. Ils étaient nimbés d’un halo doré et sous les yeux émerveillés du comte, leurs branches lumineuses, depuis lesquelles s’échappait de la poussière d’or, s’étirèrent encore et entrèrent dans une sorte de ballet pour au final s’enlacer dans une étreinte éternelle. 

Bientôt, ces deux arbres qui avaient été un temps fragiles allaient donner naissance à un chêne immense et majestueux. Ses racines plongeaient au plus profond de la terre et ses branches ornées d’un vigoureux feuillage doré, comme peut l’être celui du ginkgo Bilabo en novembre, n’avaient d’autre limite que la voûte céleste et le spectre des étoiles.

— Cher maître, retournez-vous sur vous-même maintenant, dit le Sage d’une voix tremblante.

Le comte obéit au Mage et fit un demi-tour sur lui-même.

Il eut la surprise de découvrir alors une jeune fille qui comptait parmi les plus belles qu’il lui avait été donné de voir. Sa beauté était presque surnaturelle, d’autant que ce corps supportait deux têtes qui se miraient avec une grande tendresse et une douce fraternité. Il était subjugué par tant d’éclats et observait, médusé, ces deux visages qui à force de se rapprocher ne formaient plus qu’un seul être, une seule tête, la plus sublime qu’il eut jamais vue et qui était couronnée de sept étoiles d’or.

La vision parla alors, et sa voix était comme le murmure de mille sources :

— Aigulf, comte de Maguelone, fils de hauts et puissants seigneurs, héritier des plus clarissimes rois des premiers temps de l’humanité, sage parmi les sages, homme parmi les hommes, ce qui t’a été offert de voir cette nuit n’est rien d’autre que le destin de ta lignée. Deux arbres qui n’en font qu’un, deux visages qui n’en font qu’un, la ville que tu fonderas ici sera double pour ne plus à terme qu’en former une seule. L’une se nommera Montpellier, la ville de la montagne sacrée, l’autre sera connue sous le nom de Montpelliéret. L’une et l’autre seront deux soeurs qui vivront longtemps séparées, appartenant à des seigneurs différents. Chacune aura ses propres traditions, sa propre histoire

— Et cette grande cité qui naîtra de leur union, demanda le comte, quelle sera sa destinée ?

La vision se para d’un doux sourire, aussi attendrissant que peut l’être l’aube se levant sur la mer et dit :

— Cette cité sera le flambeau du savoir. A l’abri de ses murailles qui accueilleront une multitude d’habitants, des savants viendront de tous les horizons, de toutes les portions de notre Terre où règnent l’humanité et la science. Ici plus qu’ailleurs, les professeurs y seront les maîtres. Ils y enseigneront l’art de guérir les corps et les âmes, un art autrefois autrefois si important et qui a disparu de nos tristes rivages. Sous les arcades des auberges et dans les caravansérails, on y parlera toutes les langues connues et inconnues. En même temps, ces érudits y traduiront les textes des auteurs grecs et toute la connaissance du monde s’y concentrera comme c’était autrefois le cas à Alexandrie. Ils y déchiffreront les secrets de la nature, et pourront à nouveau converser avec les feuilles des arbres. Alors, ses écoles de médecine et d’enseignement des lois qui régissent les hommes seront reconnues dans le monde entier. Pendant des siècles, cette cité sera l’étoile qui éclairera les longues nuits d’ignorance qui s’abattront sur le monde chrétien. Voici ce que tu dois savoir…

Mais cette cité n’en sera pas moins peuplée par des humains, avec leurs grandeurs et leurs petitesses… poursuivit la Vision. Comme tu peux t’en douter, car tu connais tes semblables, cette grandeur aura un prix. 

Le comte comprit ce que voulait lui exprimer la Vision. Il connaissait bien ses semblables effectivement et ressenti au plus profond de son être le déchirement qui devait affecter cette cité rayonnante, déchirée entre ses deux âmes.

La Vision reprit la parole et lui confia en guise de soulagement que “de cette longue épreuve naîtra sa force car elle aura appris à être une dans la diversité, à être forte dans la multiplicité”.

Puis la vision se dissipa, et le comte et le sage se retrouvèrent seuls dans la clairière noire. Mais là où s’était tenue la jeune fille aux sept étoiles, le sol était marqué de son empreinte, et de cette empreinte jaillissait une source d’eau pure, cette même eau pure que pendant le millénaire suivant, les habitants du pays burent.

Fondation de Montpellier - La légende de l'arbre à deux têtes - Le conte Aigulf dans les bois
Fondation de Montpellier – La légende de l’arbre à deux têtes
Le conte Aigulf dans les bois

Dès que le soleil offrit à la terre ses premiers rais d’or, le comte Aigulf se saisit de sa hache et s’enfonça dans la forêt. Il se fit accompagner d’une petite équipée de ses compagnons d’armes, parmi les plus fidèles et les plus purs. A la fin de la journée, une partie de la forêt avait été défrichée et déjà le comte Aigulf jetait sur cette terre dénudée des rues et y imaginait des maisons. Et comme l’avait annoncé la Vision, une seconde ville naquit bientôt à ses côtés. Pendant des siècles, elles vécurent côte à côte, parfois rivales, toujours sœurs, jusqu’au jour où elles ne firent plus qu’une, réunies dans une même clôture.

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

4 commentaires

  • AnPrinzgela ela

    Je suis très contente de retro. Merci Fabrice uver les carnets

    • A
      Fabrice Bertrand

      Merci chère Angela… J’ai vraiment décidé de reprendre en profondeur les Carnets… Tous les jours sa nouvelle histoire, c’est bien mieux pour la nouvelle année. Toute mon amitié.

  • Fouissac Marlène

    Magnifique

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