Connaissez-vous l’histoire de Palavas-les-Flots ?
Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir comment cette célèbre station balnéaire, qui accueille chaque été des milliers de baigneurs et de touristes, est devenue ce qu’elle est aujourd’hui ?
Nous sommes nombreux à arpenter ses quais, à déguster une glace au Café Catalan, ou un exquis beignet frit à la minute, à remonter sa rue principale en trouvant à ce village un charme pittoresque, sans se soucier de son origine. Car, au départ, Palavas-les-Flots n’était rien, du moins, presque rien, si ce n’est une bande de sable où vivait une poignée de pêcheurs, aux abords de l’embouchure du Lez, dans un environnement impaludé.
Ces quelques oubliés vivaient dans des cabanes élevées à la hâte, entre deux orages et deux départs en mer, à l’aide de bouts de bois flotté et des toitures de roseaux.
C’est vers 1840 que ces « prétendus sauvages » vont rencontrer la religion et être évangélisés. La rencontre est pittoresque et rappelle combien certains lieux de notre territoire languedociens étaient éloignés de toute forme de civilisation. Cette rencontre va façonner les horizons du village et signer son acte de baptême. C’est à sa découverte que nous vous convions aujourd’hui.
Un village de pêcheurs isolé et sans église
Montpellier-Palavas : 9 kilomètres à vol d’oiseau, mais deux mondes. Deux mondes que tout sépare : Montpellier, la ville bourgeoise par excellence, la ville dans laquelle on croisait à chaque coin de rue professeurs, juristes et industriels, et, de l’autre, Palavas, ce regroupement de cabanes dans lesquelles vivaient un peuple de pêcheurs, que l’on n’hésitait pas à qualifier, depuis les salons feutrés de la Grand-rue, de « sauvages ».
Neuf kilomètres, neuf petits kilomètres donc – environ une heure trente de marche – qui offraient un dépaysement total, un dépaysement tout aussi grand que ne pouvaient l’offrir les destinations les plus exotiques de la côte des Barbaresques africaine.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, durant la belle saison, nombreux étaient les Montpelliérains qui avaient fait de ces rivages dorés une destination dominicale. On s’y plaisait à arpenter les plages de sable fin. On y goûtait également une vie simple, rappelant les textes de Rousseau, autour d’une bouillabaisse, que les pêcheurs avaient pris l’habitude de leur préparer, contre quelques menues monnaies.
Mais ces pêcheurs, isolés dans leurs cabanes faites de bric et de broc, sont considérés tels des parias. Rares en effet sont ceux qui ont reçu à leur naissance l’eau bénite, et plus rares encore ceux qui le dimanche vont à la messe dans une des paroisses voisines, à Villeneuve-les-Maguelone ou à Pérols. En cette période de reconquête catholique, le clergé héraultais, avec à sa tête, Monseigneur Thibault, rêve de réduire tous ces ilots peuplés de mécréants, dont les enfants grandissent dans ce qu’il considère comme la plus désolante solitude spirituelle.
Ils vivent de plus dans le voisinage de l’ancienne cathédrale de Maguelone, qui, depuis des siècles, n’avait pas été rendue au culte.
Pour parvenir à établir une paroisse et à faire entrer ces sauvages dans l’édification religieuse, l’Evêque de Montpellier envoie sur ces terres impaludées celui qu’il considère comme un missionnaire d’exception, le Père Soulas.
L’arrivée de l’homme en noir : De la méfiance à l’audace
Après avoir réussi à franchir les quelques marécages et graus qui séparent le littoral des plaines montpelliéraines, le père Soulas, vêtu de son uniforme de sacerdoce noir, commence à distinguer au loin sa destination.
Tout ce qu’il sait de ceux qu’il doit évangéliser se résume à bien peu de choses. Grâce à quelques récits, notamment ceux rédigés par Jean-Marie Amelin dans les années 1820, il a appris que ce sont des pêcheurs, qu’ils s’expriment dans un langage qui leur est propre et qu’ils ne maitrisent qu’assez peu de français. Il va sans dire que les expressions latines dont son bréviaire calé sous son bras est farci, n’auront que peu de chance de les convaincre.
C’est avec ces faibles connaissances et surtout armé de sa profonde foi qu’il débarque à l’improviste au milieu des barques et d’un groupe d’hommes affairé aux préparatifs d’une prochaine pêche. L’accueil est comme on peut s’en douter glacial. Ceux dont il espère faire des fidèles, ses frères de religion, le toisent avec une extrême défiance. Pour les enfants, la stupéfaction est encore plus grande. Eux qui sont habillés de tous les vestiges d’habits qu’ils peuvent récupérer, et qui émaillent par les couleurs de leurs tenues la misère de leur condition de vie, s’enfuient comme une volée d’étourneaux effarouchés. L’homme en noir leur fait peur.
Il faut toute la détermination de l’âme du missionnaire pour affronter la rudesse qui se déploie devant ses yeux. Pour briser cette distance, il ose prendre la parole et exprimer avec une grande douceur les mots suivants : « Allons mes amis. Je viens à vous parce que je vous aime et que je vais vous faire du bien. »
C’est par ces quelques mots que cette bande de rivage allait connaître un tout autre destin.
Immédiatement, enhardi par sa foi et son amour de Dieu, il leur annonce que le dimanche prochain, au petit matin, il célèbrera la messe et qu’il les attendait. Bien sûr il n’y avait pas d’église, mais qu’à cela ne tienne, avec un peu de bonne volonté, une abri de fortune pouvait accueillir le culte de celui qui était né dans une étable.
Une première messe sous une tente de voiles au pied du fort
Au pied de la vieille Redoute, érigée en 1744, sous le règne de Louis XV, et qui depuis 1811 était équipée d’un canon, le Père Soulas met en oeuvre une ingéniosité dont il fit preuve toute sa vie. Ainsi, pour reprendre les propos de l’abbé Paul Bruniquel dans son ouvrage « Palavas à l’heure des plages », il demande aux hommes d’apporter leurs barres les plus longues et aux femmes, des cordes et des voiles. Il leur dit alors, qu’ils dresseront une grande tente pour les abriter du soleil. De son côté, il apporta tout le matériel nécessaire : un calice, une croix, les linges liturgiques, et une pierre sacrée qu’il déposa sur une table bien parée, et voilà son église !
L’abbé Bruniquel, toujours dans le même ouvrage, raconte cette première messe. Alors écoutons-le : « Le père célèbre sa messe au bruit des vagues avec une grande ferveur. Il prie pour cette population réunie autour de lui et de l’autel improvisé, pour son salut et ses travaux. » Il enjoint alors l’assistance à regarder la mer qui se déploie devant elle. « Leurs regards se tournent vers la mer et avec une profonde conviction le serviteur de Dieu promet à ses pêcheurs, en récompense de leur fidélité, une pèche magnifique, dans un temps rapproché. »




