Comme dans tous pays animés d’une longue histoire, celui de Montpellier regorge de récits où le sacré côtoie le profane. Parmi ces récits, permettez-moi aujourd’hui de vous rappeler une chronique du XVIIIe siècle, rapportée par l’abbé Jean-Baptiste Fabre. Cette histoire qui est connue sous le nom du « Mystère de la Pistole volante » nous présente la mésaventure de jeunes débauchés montpelliérains en quête de fortune facile. La voici donc, telle que le génial littérateur du XVIIIe siècle a pu nous livrer. Mais il aurait été peu courtois de ma part de conserver par devers moi la suite que j’ai eu le plaisir de découvrir dans un vieux grimoire conservé au sein des archives municipales.
Le Récit original de Jean-Baptiste Fabre
“Au commencement de l’Eté, on eut à Montpellier un spectacle plus triste, par la fole-entreprise que firent quelques Jeunes-Débauchez, pour avoir la Pistole-Volante, qu’ils suposoient devoir toujours revenir dans leur poche, après l’avoir échangée avec de la Monoye.
Ils firent venir à ce dessein un magicien de la Campagne, qui leur dit qu’il ne pouvoit faire ses conjurations sans avoir un Prêtre avec lui. Cette nécessité leur fit jeter les yeux sur un Hebdomadier de la Catédrale, qu’ils sçavoient être Grand-Joüeur, & qui, se laissant attirer par l’espérance de participer à leur Gain, promit d’employer son ministère.
Tous les acteurs étant prêts, on choisit pour le Lieu de la Scène, une Métairie près de St-Jean-de-Védas, où il ne se trouvoit alors qu’une seule Métayère, qu’ils envoyèrent à Montpellier sous divers prétextes. La Troupe se voyant en liberté, commença de procéder à son Maléfice; & d’abord, le Magicien fit trois grands-cercles l’un dans l’autre, au milieu desquels il plaça le Prêtre, revêtu d’un Surplis & Etole, pour faire les Prières portées dans son Rituel-Magique ; il plaça les autres dans le Second-Cercle, & se tint lui-même dans le Troisième, avertissant plusieurs-fois toute la Troupe, de ne rien craindre, quoiqu’ils pussent voir ou entendre.
Alors, il fit les évocations, en marmotant quelques paroles, & faisant plusieurs signes de sa baguette ; Mais, cela n’eut pas été fait, que le temps s’obscurcit étrangement, le tonnerre tomba tout-à-coup, & il se mit à pleuvoir et grêler d’une manière épouvantable ; Tout-cela, joint aux hurlements-soûterrains qu’ils avoient déjà entendus, & à l’apparition d’un Spectre, qu’on dit être venu demander au Prêtre qu’est-ce-qu’il vouloit, firent tomber ce misérable à demi-mort; & les autres, n’osant tenir-bon, sortirent avec des visages si-défigurés, que Ceux qui les rencontrèrent, n’eurent pas peine à connoître qu’ils étoient hors-d’eux-mêmes.
Ce fait qui est constaté par les procédures, où tous les Complices se trouvent nommez, causa l’Emprisonnement du prêtre, qui fut enfermé dans la Tour de Saint-Pierre; Mais Mr de Bosquet, alors Evêque de Montpellier, touché des larmes de ce Misérable, & voulant épargner au Public le spectacle de son supplice, se contenta qu’il allât à pied jusqu’à Rome, demander son pardon au pape Alexandre VII, pour lequel il lui donna une lettre ; il parut quelques années après dans le païs, où il trouva tous ses complices morts-misérablement ; Quant à lui, on ajoute qu’ayant toûjours son crime devant soi, il ne cessoit de le pleurer.”
Si la chronique officielle, transmise par Jean-Baptiste Fabre s’achève sur l’image d’un prêtre pleurant ses péchés, des fragments de mémoires retrouvés dans les archives de l’ancien greffier municipal, Messire Maître Bonnier, suggèrent une réalité bien plus singulière. Voici donc la suite de cette étrange affaire, telle qu’elle ne fut jamais publiée et que vous êtes parmi les premiers à découvrir.
L’Audace du Misérable à Rome
Alors nous y voilà, écoutez bien. Bien sûr, vous ne retrouverez pas le style du génial écrivain qu’était Jean-Baptiste Fabre, mais le mien. Je m’en excuse d’emblée. Il faut dire que le récit est bien trop lacunaire, et que j’ai dû y rajouter quelques éléments pour donner vie à cette histoire dans sa plus belle linéarité. Alors nous y voilà, enfin…
Lorsque l’ancien hebdomadier franchit les portes de la Ville Éternelle, il n’était plus qu’une silhouette de cuir et de poussière. Ses sandales avaient fondu sur les routes de Provence et d’Italie, et ses pieds, rougis par le sang des ampoules, marquaient le sol d’une trace indélébile. Mais ce n’était pas la fatigue qui courbait son échine ; c’était le poids invisible de la Pistole-Volante qui, chaque nuit, alourdissait sa besace comme si elle eût été forgée dans le plomb des enfers.
L’Audience sous les Fresques
Il fut conduit devant le Pape Alexandre VII, dans une galerie reculée du Vatican, loin de la pompe des ambassadeurs. Le pontife, célèbre pour son goût des arts et sa piété rigoureuse, lut la lettre de Mgr de Bosquet avec une gravité croissante.
Le prêtre, agenouillé sur le marbre froid, tremblait de tous ses membres. On raconte que lorsqu’il tenta de baiser la mule du Pape, un phénomène effrayant se produisit : les cierges de la chapelle vacillèrent et une buée glaciale s’échappa de la bouche du pénitent.
« Très Saint-Père, balbutia-t-il, ce n’est pas le pardon que je viens quérir, car mon crime est gravé dans l’air que je respire. Je viens vous remettre ce qui n’appartient ni aux hommes, ni à Dieu. »
Le Miracle de la Pièce Noire
D’une main tremblante, il sortit la pistole de sa bourse. À la lumière des candélabres, la pièce ne brillait pas ; elle semblait absorber la clarté environnante. Lorsqu’il la posa sur le bureau de porphyre, le métal se mit à vibrer, émettant un sifflement strident, semblable au cri d’un rapace.
Alexandre VII, sans reculer, traça un signe de croix sur l’objet. On dit qu’à cet instant, la pièce devint rouge incandescente, marquant la pierre précieuse d’une brûlure circulaire qui, selon la légende, est toujours visible dans les archives secrètes du Vatican. Le Pape comprit que le maléfice de Saint-Jean-de-Védas n’était pas une simple supercherie de charlatan, mais une fracture dans l’ordre du monde, l’immixtion sur cette terre du Malin…
La Sentence du Pape
« Tu retourneras à Montpellier, lui dit le Pontife d’une voix sourde, mais tu seras le dépositaire de ton propre supplice. Puisque tu as voulu une monnaie qui revient toujours à son maître, elle sera ton ombre. »
Le Pape lui remit alors une petite relique — un éclat d’os de Saint Pierre — enchâssée dans un médaillon de fer, avec ordre de ne jamais s’en séparer. C’est ce médaillon qui permit au prêtre de regagner le Languedoc sans sombrer totalement dans la folie, bien que le voyage de retour fût hanté par les ricanements du spectre qu’il avait imprudemment invoqué dans la métairie héraultaise.
L’Ombre de la Tour des Pins
À son retour de Rome, après avoir foulé la poussière des chemins sous un cilice de pénitent, l’ancien hebdomadier n’était plus qu’une ombre. On l’appelait désormais “le Revenant de Saint-Pierre”. Bien que Mgr de Bosquet l’eût absous, l’homme semblait habité par une terreur que l’eau bénite ne pouvait rincer.
On raconte que le prêtre portait autour du cou une petite bourse de cuir scellée par le sceau de plomb du Pape Alexandre VII. Mais le secret de sa tourmente résidait ailleurs : dans sa poche droite, une lourdeur persistante le faisait boiter. C’était la Pistole Volante. Malgré ses prières et ses actes de charité, chaque fois qu’il tentait de s’en défaire — en la jetant dans les eaux du Lez ou en l’offrant aux mendiants de la place de la Cévenols — la pièce réapparaissait à l’aube sur sa table de chevet, glaciale et moite.
Le Spectre du Plan d’Agde
Une nuit de tramontane particulièrement violente, alors qu’il passait près du Plan d’Agde, le prêtre vit surgir devant lui les spectres de ses anciens complices. Ils n’avaient plus de visage et leurs mains s’élançaient désespérément dans sa direction pour saisir la pièce maudite. C’est alors qu’il comprit la nature réelle de son châtiment. Cette pistole qu’il avait espéré posséder n’était autre qu’un trésor, l’objet de toutes ses pensées dont il était le gardien captif.
Après en avoir conféré avec un chapelain de la cathédrale, l’ancien hebdomadier décida de se retirer alors dans une petite cellule attenante à la Tour des Pins, voisine de la cathédrale. Il y refusait toute visite et se contentait d’un bol de bouillon dans lequel nageait une tranche de pain sec et – lorsque le calendrier le permettait – un modeste bout de lard. Ses dernières années furent son chemin de pénitence, un des plus terribles qui pût être tracé sur cette Terre. La nuit, on l’entendait graver des signes ésotériques sur les murs de son réclusoir pour empêcher ses confrères maudits de venir réclamer ce qu’ils considéraient comme leur dû. Un soir, les voisins de la Tour des Pins détectèrent une odeur de soufre. Cette infection s’était répandue dans toutes les demeures des environs, s’immisçant par toutes les portes et fenêtres. Chacun comprit que le prêtre n’était plus… Il était passé de vie à trépas, et cela d’autant qu’une lueur bleutée comme peuvent l’être les plus incandescentes flammes s’était échappée d’une étroite ouverture et s’était propulsée en direction de Saint-Jean-de-Védas, dans un sifflement glacial.
Les vestiges du maléfice
Aujourd’hui encore, certains érudits locaux prétendent que la métairie du crime existe toujours, dissimulée sous des ronces à la lisière de la commune. On murmure que lors des étés trop secs, si l’on prête l’oreille au sol de la garrigue védasienne, on entend encore le murmure du magicien de campagne et le tintement métallique d’une pièce qui ne veut pas rester perdue.
Moralité, car à tout conte il faut une morale : “A Montpellier comme ailleurs, le désir de posséder sans effort finit souvent par posséder celui qui l’éprouve“.




