Histoire de Montpellier

L’histoire de Montpellier commence en 985, et non dans l’Antiquité. Cette année-là, le comte de Melgueil donne à un chevalier nommé Guilhem une terre sur une colline du Bas-Languedoc. En trois siècles, le domaine devient l’une des villes les plus peuplées du royaume, un carrefour marchand de la Méditerranée et le berceau de la plus ancienne faculté de médecine encore en activité. Capitale administrative du Languedoc sous l’Ancien Régime, place du vin au XIXe siècle, Montpellier est aujourd’hui la septième commune de France.

Sur la place Jean-Jaurès, les terrasses occupent l’emplacement d’une église disparue, Notre-Dame-des-Tables, dont la crypte dort encore sous les pavés. C’est là, ou presque, que tout a commencé.

Les origines de Montpellier et la fondation de 985

Avant Montpellier : un territoire sans ville

Montpellier fait partie des rares grandes villes françaises sans passé antique. Nîmes et Narbonne peuvent invoquer Rome ; Montpellier, elle, ne doit rien à l’Empire.

Le site n’avait pourtant rien d’un désert. Au bord du Verdanson, les fouilles de la ligne 2 du tramway, rue de la Fontaine-du-Pila, ont révélé un campement de chasseurs vieux d’environ 11 500 ans. Dans l’Antiquité, la vie se concentre à Substantion, l’oppidum qui veille sur le Lez, et au port de Lattara, l’actuelle Lattes. Entre les deux passe la voie Domitienne, ouverte vers 118 avant J.-C. entre l’Italie et l’Espagne.

Le lieu occupe une position clé sur l’isthme languedocien, ce couloir étroit entre la montagne et la mer. Les chemins du sel, montant des étangs, y croisent la grande route héritée de Rome. Un lieu qui ne domine pas un territoire, mais qui peut capter une circulation : toute la fortune future de Montpellier tient déjà dans cette géographie.

Le haut Moyen Âge ne change pas la donne. Wisigoths puis Francs se succèdent dans la plaine. En 737, l’armée de Charles Martel ruine Maguelone, l’île épiscopale des lagunes, et l’évêché se replie quelque temps à Substantion. Sur les collines, quelques chapelles apparaissent, comme Saint-Firmin et Saint-Denis. La tradition attribue à l’évêque Ricuin la fondation d’un sanctuaire dédié à la Vierge.

Rien encore, cependant, qui ressemble à une ville. Le pays a ses centres, Substantion, Maguelone, Lattes, et aucun d’eux ne laisse présager la naissance, à quelques kilomètres, d’une cité qui allait tous les éclipser.

985 : la fondation de Montpellier

Le nom de Montpellier entre dans l’histoire par un acte modeste. Le 26 novembre 985, Bernard II, comte de Melgueil, et son épouse Sénégonde donnent à un chevalier nommé Guilhem un manse situé dans la villa de Montepestelario. Le texte précise qu’y demeure un certain Amalbert : le premier Montpelliérain dont le nom nous soit parvenu.

Pas de héros fondateur, donc, mais une transaction foncière. Le nom lui-même reste une énigme : colline du pastel, colline des poissons, souvenir d’un propriétaire oublié ? Les érudits en débattent encore. Le géographe Raymond Dugrand voyait là l’essence de Montpellier : une ville de la volonté, qui ne tient son rang que de ce qu’elle a fait d’elle-même.

Les Guilhem et la ville double

La dynastie des Guilhem, venue du secteur du Pouget, tient la seigneurie pendant plus de deux siècles. Ses héritiers élèvent un bourg fortifié, avec château et chapelle, entre l’actuelle place Pétrarque et l’impasse de la Tour-d’Encanet. Sur la colline voisine, Montpelliéret relève de l’évêque de Maguelone. Les deux bourgs finiront par ne former qu’une seule ville, mais cette dualité marquera longtemps sa vie politique.

Un simple chemin traverse la cité : le cami roumieu, l’une des routes des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il passe au pied d’une chapelle dédiée à la Vierge, la future Notre-Dame-des-Tables, ainsi nommée des tables des changeurs dressées à ses abords. La Vierge devient la protectrice de la ville ; elle figure toujours sur ses armes.

Les Guilhem offrent aux marchands des conditions d’installation favorables, et la ville grandit vite : environ 5 000 habitants vers 1100. Guilhem V reçoit le pape Urbain II en 1095, part pour la première croisade et confie la justice courante à un officier nouveau, le bayle.

Guilhem V incarne cet âge d’affirmation. Aux côtés du comte Raymond IV de Toulouse, il se distingue à la prise d’Antioche en 1098, puis demeure plusieurs années en Terre sainte. De retour à Montpellier en 1105, il participe en 1114 à l’expédition du comte de Barcelone contre Majorque. Il agrandit son domaine par l’achat de fiefs voisins, Aumelas, Montarnaud ou Frontignan, et fortifie Lattes, le port de la ville.

La ville qui éclipsa les cités antiques

La rapidité de cette ascension donne la mesure de ce que la volonté put accomplir. En deux siècles à peine, un domaine rural concédé à un chevalier devient l’une des seigneuries les plus convoitées du Midi. Ce ne sont ni Substantion ni Maguelone, les lieux chargés d’histoire, qui l’emportent, mais la ville neuve, la parvenue médiévale sans passé.

Cette absence de socle antique est à la fois une liberté et une charge. Aucun forum n’impose de centre, aucun tracé romain ne dicte la trame : la ville a pu, à chaque époque, se redessiner presque à sa guise. Mais tout ce que la nature et l’histoire ne lui donnaient pas, il lui a fallu le produire. Il a fallu amener l’eau là où le site en manquait, se doter de remparts que nul rocher ne remplaçait, se forger un prestige qu’aucun monument hérité ne conférait. Cette exigence traverse toute l’histoire de Montpellier.

Montpellier au Moyen Âge : l’âge d’or (1204-1349)

Les rois d’Aragon et de Majorque

En 1204, l’héritière Marie de Montpellier épouse Pierre II d’Aragon. Les habitants en profitent pour obtenir une charte de coutumes qui fonde le consulat : désormais, la ville se gouverne largement elle-même. Leur fils, Jacques Ier le Conquérant, naît à Montpellier en 1208.

Tour à tour aragonaise puis majorquine, Montpellier vit dans l’orbite de Barcelone, de Palma et de Perpignan bien plus que dans celle de Paris. Les évaluations varient, mais la population aurait atteint 30 000 à 40 000 habitants vers 1300, ce qui la place parmi les toutes premières villes du royaume.

Durant la minorité de Jacques Ier, la ville jouit d’une quasi-autonomie. En 1223, les consuls obtiennent le droit de désigner eux-mêmes le bayle ; tout au long du siècle, ils rachètent un à un les droits seigneuriaux. Montpellier se gouverne alors presque comme une république d’affaires, à la manière des cités italiennes. Jacques Ier, devenu le grand roi conquérant de la Méditerranée, gardera pour sa ville natale une affection constante.

Cette prospérité attise pourtant les convoitises du roi de France. Suzerain par l’intermédiaire de l’évêque de Maguelone, il s’avance pas à pas. En 1293, Philippe le Bel achète à l’évêque ses droits sur Montpelliéret : le roi a désormais un pied dans la ville double.

Une ville marchande ouverte sur la Méditerranée

Par Lattes et les étangs, Montpellier est au XIIIe siècle la grande porte des épices dans le royaume, Marseille n’en faisant pas encore partie. Ses marchands fréquentent Alexandrie, Constantinople ou Majorque. La ville teint ses draps de l’écarlate tirée du kermès, cet insecte des chênes de la garrigue, et exporte ses vins aux épices jusqu’à la cour d’Angleterre.

Ses négociants bâtissent, à l’abri de la Commune clôture, des demeures inspirées des palais italiens : allée couverte, cour bordée d’entrepôts voûtés, escalier autour d’un puits. Le lacis serré de l’Écusson en garde la mémoire.

Tout ce monde converge vers Notre-Dame-des-Tables. Autour de l’église, les changeurs alignent leurs tables, les courtiers concluent leurs marchés, les pèlerins font halte avant de reprendre la route de Compostelle. On y manie la lettre de change, on y prête, on y assure les cargaisons. Pour une ville sortie de terre deux siècles plus tôt, la trajectoire est vertigineuse.

Le commerce a fait plus que remplir des coffres. Il a peuplé la ville d’étrangers, marchands italiens et catalans, lettrés juifs, gens de mer et de finance. Et le trafic des épices et des « drogues » orientales n’est pas sans lien avec la vocation médicale de la cité : la pharmacie et la connaissance des remèdes prospèrent là où affluent les substances rares.

La naissance de la faculté de médecine et de l’université

Le savoir suit la marchandise. Vers 1160, le juriste italien Placentin fait rayonner le droit romain à Montpellier. En 1181, Guilhem VIII proclame la liberté d’enseigner la médecine à quiconque, sans distinction d’origine ni de foi. Le cardinal Conrad donne en 1220 ses premiers statuts à l’école de médecine, et le 26 octobre 1289, la bulle Quia sapientia du pape Nicolas IV crée l’université.

La faculté de médecine de Montpellier est aujourd’hui la plus ancienne encore en activité au monde. Arnaud de Villeneuve y enseigne au tournant du XIVe siècle ; Pétrarque, venu étudier le droit, se souviendra longtemps de la paix de la ville et de l’affluence de ses étudiants.

Le droit, l’autre pilier du savoir montpelliérain

On réduit trop souvent Montpellier à sa médecine. C’est oublier un second pilier, aussi ancien : le droit. Vers 1160, alors que le pape Alexandre III trouve refuge à Maguelone puis à Montpellier, de grands maîtres venus de l’Italie savante, au premier rang desquels Placentin, y font rayonner le droit romain. Institutionnalisé vers 1249, intégré en 1289 à l’université, cet enseignement fait de la faculté de droit de Montpellier l’une des plus anciennes de France.

La portée de ce fait est considérable. Une ville qui, dès sa jeunesse, enseigne à la fois la médecine et le droit forme côte à côte ceux qui soignent les corps et ceux qui ordonnent la cité. Guy de Chauliac, formé à Montpellier, y rattachera plus tard la grande chirurgie médiévale. La bibliothèque de la faculté de médecine conserve aussi le chansonnier de Montpellier, l’une des plus riches sources de la musique polyphonique du XIIIe siècle : ici, dès l’origine, la science et les arts poussent sur le même sol.

Une ville cosmopolite : la communauté juive de Montpellier

Une communauté juive se forme avec la ville. Elle s’étoffe dans les années 1140, quand les Almohades chassent les juifs d’Al-Andalus. Les textes hébraïques nomment Montpellier Ir ha-Har, « la ville de la montagne ». Les savants juifs, comme la dynastie des Tibbonides, font passer en hébreu les œuvres de Maïmonide, d’Avicenne ou d’Averroès.

Rue de la Barralerie subsiste leur plus émouvant témoin : le mikvé, bain rituel alimenté par une eau vive que nulle sécheresse n’a jamais tarie. Cette tolérance fut pourtant réelle mais relative : expulsés une première fois en 1306, les juifs de Montpellier le sont définitivement en 1394.

Point de ghetto, cependant. Les juifs de Montpellier habitent deux quartiers ouverts : l’un près de la résidence de l’évêque, dans l’actuelle rue Salle-l’Évêque, l’autre contre la demeure des seigneurs, vers l’actuelle place de la Canourgue. On y trouve une école, une boucherie, une synagogue mentionnée dès le début du XIIIe siècle et une maison de l’aumône.

Vers 1165, le rabbin voyageur Benjamin de Tudèle décrit un carrefour du commerce où se croisent des hommes de toutes les langues, et qui abrite les médecins les plus renommés du siècle. Quand vient l’expulsion de 1306, le rabbin En Duran de Lunel pleure, dans une élégie restée célèbre, son « Grandmont de Montpellier », cette ville où les sciences exultaient dans les rues. Revenues par la suite, les familles subissent en 1373 l’obligation de porter la rouelle, avant l’exil définitif vers la Provence et le Comtat Venaissin.

Montpellier devient française (1349-1629)

1349 : le rattachement de Montpellier à la France

Le XIVe siècle ferme brutalement l’âge d’or. Le climat se dégrade, et en 1348 la peste noire frappe la ville comme tout l’Occident. En 1349, chassé de son royaume, Jacques III de Majorque vend Montpellier à Philippe VI de Valois pour 120 000 écus d’or. La ville devient française, et son autonomie s’efface peu à peu devant les officiers du roi.

La peste noire et le temps des fléaux

Les mauvaises récoltes se succèdent depuis les années 1320 ; en 1364, l’étang de Thau gèle entièrement. La peste, elle, ne fait pas un passage unique : elle revient par vagues tout au long du siècle. À la faveur de la guerre de Cent Ans, des bandes de routiers ravagent les faubourgs, notamment en 1361 ; en 1364, les consuls font élever en hâte une enceinte de fortune, la Palissade.

La même année, le pape Urbain V, ancien étudiant et professeur à Montpellier, y fonde le monastère-collège Saint-Benoît pour soutenir l’université. Son église, consacrée en 1367, deviendra la cathédrale Saint-Pierre, reconnaissable à son porche porté par deux énormes piliers.

La colère fiscale gronde. En 1379, à l’annonce de nouveaux impôts de guerre, la population massacre les envoyés du duc d’Anjou, lieutenant du roi en Languedoc. Quand le duc arrive aux portes de la ville au début de 1380, les Montpelliérains ne cherchent pas à se défendre. L’intercession du pape et du cardinal Anglic Grimoard, frère d’Urbain V, adoucit la sentence : seuls quelques meneurs sont exécutés.

C’est aussi de Montpellier que part, au milieu du siècle, son saint le plus populaire. Né vers 1348, Roch distribue ses biens, prend la route de Rome et soigne les pestiférés d’Italie. La légende le montre nourri par un chien qui lui apporte chaque jour un pain.

Frappé à son tour par le fléau, Roch devient l’un des saints les plus vénérés d’Europe, patron des pèlerins et des pestiférés. Saint-médecin né dans la ville de la plus vieille faculté de médecine, homme des routes du Sud, protecteur familier contre le malheur collectif : il noue en une seule figure le sacré, le soin et l’ouverture. Montpellier lui a dédié une église, et sa gare porte son nom.

Jacques Cœur et la ville des officiers

Dans les années 1430, Jacques Cœur, argentier de Charles VII, fait de Montpellier la base de son commerce avec le Levant. Mais la Provence rejoint le royaume en 1481, Marseille devient le grand port du pays, et le commerce bascule bientôt vers l’Atlantique.

Montpellier se trouve une autre vocation. La Cour des aides, créée par Charles VII en 1437, s’y fixe en 1467 ; une Chambre des comptes la rejoint en 1522. En 1536, l’évêché quitte Maguelone pour s’installer dans l’ancien monastère Saint-Benoît, dont l’église devient la cathédrale Saint-Pierre. La ville marchande devient ville d’autorité.

Cette « ville d’autorité » s’installe sur le promontoire où se dressait jadis le palais des Guilhem, là où s’élève aujourd’hui le palais de justice. Magistrats, avocats, procureurs et greffiers prennent peu à peu la place des grands marchands dans la société montpelliéraine. La ville ne perd pas son âme ; elle change de rôle. L’énergie qui portait le négoce se reporte sur le savoir, le droit et l’administration.

Les guerres de Religion et le siège de Montpellier en 1622

Dans cette ville d’étudiants et de lettrés, la Réforme se répand vite ; l’Église réformée de Montpellier est constituée en 1560. Les troubles qui suivent sont dévastateurs : presque toutes les églises sont rasées, Notre-Dame-des-Tables comprise. Seule la cathédrale, maintes fois mutilée, survit.

Place de sûreté protestante après l’édit de Nantes de 1598, Montpellier rejoint en 1621 le soulèvement du Midi. L’année suivante, Louis XIII vient en personne en faire le siège. Après des semaines de bombardements, la ville capitule en octobre 1622. Dès 1624, le roi fait élever une citadelle, l’actuel lycée Joffre, bâtie moins pour défendre la ville que pour la surveiller.

Ce n’était pas le premier siège. Dès 1577, après le ralliement au roi du gouverneur Montmorency-Damville, la ville avait dû soutenir un long blocus, défendue par François de Châtillon. Mais 1622 marque un tournant. La paix signée à Montpellier confirme l’édit de Nantes tout en imposant le démantèlement des fortifications. En 1629, l’édit d’union réunit la Cour des aides et la Chambre des comptes en une seule cour souveraine : l’ordre royal est rétabli, et il ne cessera plus de s’appesantir.

La suite est plus sombre encore pour les réformés. Le Grand Temple est rasé en 1682, trois ans avant la révocation de l’édit de Nantes. Vient le temps du Désert, des assemblées clandestines et des prédicants pendus sur l’Esplanade ; tout près, les Cévennes s’embrasent avec la révolte des camisards. Pour reconquérir les âmes, la Contre-Réforme installe dans l’Écusson des congrégations enseignantes, qui achètent et démolissent des maisons entières, surtout sur la pente nord, où le sol coûte moins cher.

La répression n’efface pas tout. Une bourgeoisie protestante, présente dans le négoce, la médecine puis la banque, continuera de peser sur la vie de la cité. Montpellier n’a pas appris la coexistence dans la douceur, mais dans l’épreuve. Elle en a gardé un goût durable pour le débat, nourri aussi par ses facultés, où l’on a toujours discuté les autorités et confronté les écoles.

Montpellier, capitale du Languedoc (XVIIe-XIXe siècle)

Les hôtels particuliers de l’Écusson

La paix revenue, Montpellier devient la capitale administrative du Languedoc : siège de l’intendance, de la cour souveraine et, le plus souvent, des États de la province. Toulouse ne garde que son Parlement. On compte environ 180 charges d’officiers d’importance à la fin du XVIIe siècle.

Ces magistrats veulent paraître. Faute de place, on ne rase pas la ville médiévale : on transforme les demeures des négociants d’autrefois. Les architectes, d’Augustin-Charles d’Aviler à la dynastie des Giral, reportent la magnificence à l’intérieur, dans les cours et les escaliers monumentaux qui font aujourd’hui le charme secret de l’Écusson.

Les architectes s’efforcent d’appliquer les modèles codifiés par Le Muet, mais le parcellaire serré interdit presque toujours le corps de logis entre cour et jardin. Les jardins d’agrément sont donc rejetés hors les murs, au pied de l’enceinte. Derrière des façades souvent sobres se cachent des cours intérieures, des loggias et des escaliers à vide central qui comptent parmi les plus beaux du Midi.

Les folies, elles, s’épanouissent dans la campagne. Le château de Flaugergues s’élève à partir de 1696 ; Jean Giral dessine en 1715 les plans de la Mogère. Entourées de jardins à la française, de bassins et d’allées d’arbres, ces demeures disent une chose simple : ici, la réussite se donne à voir. La ville qui n’avait pas de passé antique à exhiber s’est fabriqué, par l’architecture, un prestige. Certaines produisent encore leur vin.

La ville se soigne aussi. En application de l’édit de 1662, l’Hôpital général s’élève sur l’enclos des Carmes, ravagé un siècle plus tôt ; le site ne perdra plus sa vocation hospitalière.

La ville du savoir poursuit son œuvre. En 1593, Henri IV fonde le Jardin des plantes, le plus ancien jardin botanique de France.

Confié à Pierre Richer de Belleval, le Jardin des plantes installe durablement à Montpellier l’étude des simples, de la botanique et de la pharmacie. Au siècle suivant, François Gigot de La Peyronie, chirurgien du roi né à Montpellier, fonde l’Académie royale de chirurgie. Le chimiste Jean-Antoine Chaptal, formé puis professeur dans la ville avant de devenir ministre, laisse son nom à un procédé encore employé dans le vin. Le philosophe Auguste Comte, père du positivisme, naît à Montpellier en 1798.

L’économie, enfin, se réoriente. Le canal des Deux-Mers et le port de Sète, ouverts sous Louis XIV, offrent de nouveaux débouchés ; le Lez canalisé relie le port Juvénal à la mer. Le verdet, ce vert-de-gris produit dans les caves de la ville, vaut à Montpellier un article de l’Encyclopédie.

Le Peyrou et l’aqueduc des Arceaux

Faute de place dans l’enceinte, Montpellier dresse sa scène hors les murs. Sur la colline du Peyrou s’élève, à partir de la fin du XVIIe siècle, un ensemble à la gloire de Louis XIV : l’arc de triomphe dessiné par d’Aviler, la place royale et la statue équestre du souverain.

Reste l’éternel problème de l’eau. En 1751, l’ingénieur Henri Pitot conçoit un aqueduc de quatorze kilomètres depuis la source du Boulidou, à Saint-Clément-de-Rivière. L’eau arrive au Peyrou en 1765. Sur près de huit cents mètres, une double rangée d’arcades, les Arceaux, enjambe le faubourg ; au bout, le château d’eau de Jean-Antoine Giral couronne la perspective. D’autres villes se seraient contentées d’un tuyau : Montpellier a bâti un temple de l’eau.

Il fallait ce geste, car la ville haute, bâtie sur une colline sans source, vivait depuis toujours de puits et de citernes. La première pierre est posée en 1753 ; Pitot meurt avant l’achèvement, et c’est Jean-Antoine Giral qui termine l’ouvrage en 1772. L’auteur du projet est d’ailleurs un savant : on doit à Henri Pitot le tube qui porte son nom, encore utilisé aujourd’hui pour mesurer la vitesse des fluides, de l’aéronautique à l’hydraulique.

Ailleurs, la ville s’embellit encore. L’hôtel Saint-Côme, édifié de 1752 à 1757 pour les chirurgiens, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce. De 1753 à 1755, une salle de spectacle s’élève à l’emplacement de l’actuel opéra : la place de la Comédie est née. À l’autre extrémité de la ville s’ouvre le mail de l’Esplanade.

Montpellier au XIXe siècle : la vigne et l’haussmannisation

Après la Révolution, Montpellier n’est plus que le chef-lieu de l’Hérault. Mais la vigne gagne toute la plaine, et la ville devient la place de négoce du premier vignoble de France. Les fortunes s’y bâtissent, et le musée Fabre ouvre ses portes en 1828.

La culture, à Montpellier, naît souvent du don. En 1825, le peintre François-Xavier Fabre offre à sa ville les collections réunies au cours de sa carrière. Alfred Bruyas y ajoute dans les années 1860 et 1870 près de deux cents œuvres, dont la Rencontre que Courbet peignit pour lui, plus connue sous le nom de Bonjour Monsieur Courbet. L’enfant du pays Frédéric Bazille, pionnier de l’impressionnisme fauché par la guerre de 1870, y a aussi sa place.

Le chemin de fer, arrivé tôt, déplace le centre de gravité de la ville. Sur les terrains vierges entre la place de la Comédie et la gare, la bourgeoisie protestante, maîtresse des pouvoirs économique et politique, fait naître un nouveau quartier de résidence et d’affaires. Le palais de justice et la préfecture donnent enfin à Montpellier les édifices d’État qu’elle n’avait jamais eus. En 1872, un petit train relie la ville à Palavas, qui devient la plage des Montpelliérains.

Sous le Second Empire, la rue Impériale, l’actuelle rue Foch, tranche le tissu médiéval. Après l’incendie de 1881, Cassien-Bernard rebâtit le théâtre, et la place de la Comédie prend son allure parisienne. Quand le phylloxera ravage les vignes, c’est le botaniste montpelliérain Jules-Émile Planchon qui identifie le puceron.

L’épisode mérite qu’on s’y arrête, car il noue le territoire et le savoir. Venu d’Amérique, le phylloxera ravage à partir des années 1860 les vignobles d’Europe. Planchon et les savants de Montpellier identifient le fléau, puis promeuvent la parade décisive : le greffage des cépages sur des porte-greffes américains résistants. La science montpelliéraine sauve ainsi la vigne de France. De cette rencontre entre la bourgeoisie foncière et les milieux universitaires naît une viticulture nouvelle, mécanisée et scientifique.

La révolte des vignerons de 1907

La surproduction fait pourtant s’effondrer les cours. Le 9 juin 1907, derrière Marcelin Albert, plusieurs centaines de milliers de manifestants envahissent la place de la Comédie : c’est l’un des plus grands rassemblements de la IIIe République. L’évêque ouvre la cathédrale pour abriter les vignerons pour la nuit. De l’épreuve naît une solidarité durable entre la ville et ses campagnes.

Ernest Ferroul, maire de Narbonne, y appelle à la démission des municipalités et à la désobéissance civique. Toutes les tendances politiques, des royalistes aux radicaux, soutiennent le mouvement. Clemenceau, président du Conseil, répond par la force ; il y aura des morts, et la mutinerie d’un régiment qui refuse de tirer sur la foule. Le jour même, pour empêcher la troupe cantonnée au palais de justice de tirer sur la foule, le jeune avocat Pierre Le Roy de Boiseaumarié en aurait incendié la porte. Il reste de 1907 la mémoire d’un « Midi rouge », fait de fierté blessée et d’une solidarité viscérale entre la ville et ses campagnes.

De la « belle endormie » à la métropole (XXe-XXIe siècle)

Montpellier pendant la Seconde Guerre mondiale

En 1940, Montpellier se trouve en zone libre, peu à peu soumise aux intérêts allemands par la collaboration du régime de Vichy. Le 13 février 1941, le maréchal Pétain y rencontre le général Franco. En novembre 1942, l’occupation s’étend à toute la France.

La ville est aussi un foyer de résistance. Jean Moulin, dont la sœur vit à Montpellier, y séjourne à plusieurs reprises ; c’est au pied des Arceaux qu’est prise sa photographie la plus célèbre, coiffé de son feutre et écharpe au cou. En 1944, l’aérodrome de Fréjorgues, la gare de triage et le pont de Pavie sont bombardés. Montpellier est libérée à la fin du mois d’août.

1962, l’année du basculement

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Montpellier compte un peu moins de cent mille habitants. La presse nationale la dit volontiers « belle endormie ». En 1949, le vieux tramway disparaît ; en 1959, l’îlot insalubre de la Valfère est voué à la démolition.

Puis tout bascule. En 1962, l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie et des harkis transforme la ville en quelques mois. Au milieu des années 1960, l’implantation d’IBM signe le passage d’une ville du vin à une ville de la matière grise. En 1967, le secteur sauvegardé protège enfin les 55 hectares de l’Écusson.

Depuis, Montpellier grandit surtout par attraction : on y vient pour le soleil, pour l’université, pour l’emploi, pour la promesse d’une ville jeune. La cité croît moins par ses naissances que par ceux qui la choisissent. Dans les années 1962-1972, sa population augmente de plus de 5 % par an. Des quartiers entiers sortent de terre, d’abord les grands ensembles, puis les quartiers dessinés de l’ère contemporaine.

La mue économique est tout aussi radicale. Autour de technopôles spécialisés, Euromédecine pour la santé, Agropolis pour l’agronomie, puis le numérique et les biotechnologies, la ville rassemble laboratoires, entreprises et formations. Ce pivot n’est pas un hasard, mais un retour aux sources : la cité s’appuie sur son atout le plus ancien, le savoir.

Le secteur sauvegardé est étendu en 1981 à la place de la Comédie et aux boulevards, puis en 2001 au Peyrou et au quartier de la gare. Le couvent des Ursulines devient l’Agora, cité de la danse ; la tour de la Babote s’ouvre sur un square.

Georges Frêche, Raymond Dugrand et « Montpellier la surdouée »

En 1977, un tandem rare prend la ville en main : Georges Frêche, historien du droit devenu maire pour près de trente ans, et Raymond Dugrand, géographe et adjoint à l’urbanisme. Ensemble, ils inventent le « projet de ville » : lire la trajectoire longue de la cité pour en déduire une direction.

Le manifeste s’appelle Antigone, confié en 1979 à l’architecte catalan Ricardo Bofill. Son axe file vers le Lez, selon la formule de Frêche : la ville « doit descendre vers son fleuve et vers la mer ». Suivent Port-Marianne, Odysseum et, plus tard, l’hôtel de ville de Jean Nouvel et François Fontès. Dans les années 1980, le slogan « Montpellier la surdouée », affiché jusque dans le métro parisien, impose l’image d’une ville jeune, savante et ambitieuse.

Antigone bâtit, sur d’anciens terrains militaires, un quartier néoclassique de colonnes, de frontons et de perspectives, dont les premiers logements sont livrés en 1984. Sa grandeur habille des logements en partie sociaux : c’est une monumentalité offerte au plus grand nombre. On l’a dit grandiose, théâtral, parfois kitsch ; il a imposé une évidence : Montpellier était de nouveau capable de vouloir une forme.

Derrière les colonnes, l’arme décisive est plus discrète : la maîtrise publique du sol. La municipalité acquiert les terrains en amont et pilote leur urbanisation par des zones d’aménagement concerté. La culture suit le même élan : Montpellier Danse naît en 1981 autour du chorégraphe Dominique Bagouet, le Festival de Radio France en 1985, le Corum de Claude Vasconi ouvre en 1988.

Le tramway, mis en service le 30 juin 2000, devient un emblème à part entière, avec ses rames colorées dont certaines furent dessinées par Christian Lacroix. Cette époque eut ses ombres, le goût du grandiose et une personnalisation extrême du pouvoir. Les mandats d’Hélène Mandroux, de Philippe Saurel et de Michaël Delafosse ont, chacun à leur manière, prolongé ou infléchi cet héritage.

Montpellier aujourd’hui

La septième commune de France dépasse aujourd’hui les trois cent mille habitants, et sa Métropole, née en 2015, en rassemble près d’un demi-million. Elle connaît l’une des plus fortes croissances du pays. Son programme de « Folies architecturales », lancé en 2012, reprend sciemment le nom des demeures du XVIIIe siècle ; l’Arbre Blanc de Sou Fujimoto en est devenu l’emblème.

La carte, pourtant, réserve des surprises. La Métropole ne rassemble qu’une fraction du vaste pays que Montpellier commandait jadis. Palavas, la plage historique des Montpelliérains, a quitté l’agglomération en 2005 pour rejoindre celle du Pays de l’Or. Et depuis la fusion des régions en 2016, c’est Toulouse qui est capitale de l’Occitanie.

Les défis ont changé de nature : grandir sans s’étaler, loger les nouveaux venus, partager une eau qu’il faut désormais faire venir en partie du Rhône, par le programme Aqua Domitia, comme Pitot la fit venir de Saint-Clément. Et l’histoire longue redevient un projet : la Ville et l’Université portent un dossier « Mémoire du monde » auprès de l’UNESCO pour le patrimoine documentaire de la médecine, tandis qu’un musée consacré à la présence juive en Languedoc est envisagé autour du mikvé à l’horizon 2029.

Mais c’est toujours dans l’Écusson, sur les deux collines de 985, que bat le cœur de Montpellier. Dans ses ruelles médiévales, ses hôtels de robe et ses places, la ville garde la mémoire d’une cité qui, faute d’hériter d’un passé, a su s’en inventer un.

Ce que raconte l’histoire de Montpellier

Mille ans d’histoire montpelliéraine laissent apparaître quelques fils qui ne se rompent jamais. Le premier est celui de la volonté. Née d’un acte plutôt que d’un héritage, Montpellier a dû produire elle-même ce que d’autres villes avaient reçu : son eau, son prestige, ses monuments. Le Peyrou, Antigone ou l’Arbre Blanc sont les étapes d’un même geste, repris de siècle en siècle.

Le deuxième est celui de l’échange. La ville est née pour commercer, au croisement des routes du sel, des pèlerins et des marchands. Quand le grand négoce s’est retiré, l’énergie qui le portait s’est reportée sur le droit, l’administration, puis le vin et la recherche. Et la formule de Frêche, « descendre vers le fleuve et vers la mer », renoue à sa manière avec les marchands médiévaux qui gagnaient la Méditerranée par Lattes.

Le troisième est celui du savoir. De Placentin aux laboratoires d’Agropolis, de l’école de médecine de 1220 au dossier « Mémoire du monde », la transmission ne s’est jamais interrompue. Peu de villes en Europe peuvent revendiquer une telle continuité.

Le dernier est celui du pluralisme, à raconter sans complaisance. Juifs d’Al-Andalus, marchands italiens, protestants, rapatriés de 1962, étudiants du monde entier : Montpellier a toujours été refaite par ceux qui arrivaient. Elle a aussi connu les expulsions, les guerres de Religion et la contrainte. Sa concorde n’a jamais été donnée ; elle a toujours dû être construite.

C’est peut-être la leçon la plus durable de l’histoire de Montpellier : une ville qui ne doit rien au destin n’est jamais achevée. Chaque génération hérite moins d’un état à conserver que d’un geste à reprendre.

Questions fréquentes sur l’histoire de Montpellier

Quand Montpellier a-t-elle été fondée ?

Montpellier apparaît pour la première fois le 26 novembre 985, dans un acte par lequel le comte de Melgueil donne au chevalier Guilhem un manse « dans les limites de la villa de Montepestelario ». Cette date est considérée comme celle de la fondation de la ville.

Pourquoi Montpellier n’a-t-elle pas de monuments romains ?

Parce qu’elle n’existait pas dans l’Antiquité. Les centres antiques de la région étaient Substantion (Castelnau-le-Lez) et le port de Lattara (Lattes). Montpellier est une ville neuve du Moyen Âge.

D’où vient le nom de Montpellier ?

L’étymologie reste discutée : colline du pastel, colline des poissons ou nom d’un ancien propriétaire. Aucune hypothèse ne fait l’unanimité.

Pourquoi appelle-t-on le centre historique l’Écusson ?

Vu sur un plan, l’ancien cœur de ville enfermé dans la Commune clôture, remplacée plus tard par une ceinture de boulevards, dessine la forme d’un écu. Il couvre environ 55 hectares.

Quelle est la plus ancienne faculté de médecine du monde ?

La faculté de médecine de Montpellier, dont les premiers statuts datent de 1220, est la plus ancienne faculté de médecine encore en activité.

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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