L’aqueduc Saint-Clément, l’oeuvre d’Henri Pitot

Aujourd’hui, c’est à la découverte de l’aqueduc Saint-Clément, désigné le plus souvent sous le nom d’aqueduc des Arceaux, que je vous convie. Ce chef-d’œuvre d’architecture, imaginé par l’ingénieur hydraulicien Henri Pitot est certainement une des oeuvres les plus marquantes de la ville de Montpellier. Elle témoigne de la maîtrise nouvelle de cette ressource par une cité.

Un projet ambitieux au service de Montpellier : l’arrivée des eaux de Saint-Clément

Le 13 décembre 1751, le conseil général renforcé de la ville de Montpellier prend une décision d’une importance capitale : acheminer les eaux de la source de Saint-Clément jusqu’à la place royale du Peyrou, point culminant de la cité. Face à l’ampleur du projet, un registre spécifique est ouvert pour consigner chacune des délibérations. Cet acte officiel marque le début d’une entreprise monumentale, symbole du développement urbain et du patrimoine historique de Montpellier.

Henri Pitot, ingénieur de génie et enfant du pays

À la tête de ce gigantesque projet d’ingénierie, qui nécessite près de 14 kilomètres de canalisations souterraines et aériennes, se trouve Henri Pitot. Originaire de la région, mais formé et reconnu à Paris, cet académicien est l’un des plus éminents hydrauliciens de son temps. Il met son expertise au service de la province des États du Languedoc, contribuant ainsi de manière décisive à l’histoire de Montpellier et à la valorisation de son patrimoine.

Parmi tous les plans présentés, les États et la ville de Montpellier retiennent celui qui prévoit d’aligner le dernier tronçon de l’aqueduc – aujourd’hui communément appelé « les Arceaux » – avec l’entrée triomphale du Peyrou, conçue par Daviler. Le but n’est pas seulement de fournir de l’eau potable aux Montpelliérains, mais aussi d’embellir la place royale du Peyrou, renforçant ainsi le rayonnement patrimonial et architectural de la ville.

Un mémoire présenté aux autorités et un chantier de longue haleine

Le 8 janvier 1752, Henri Pitot présente son mémoire aux consuls de Montpellier, puis au Roi le 11 avril 1752. Malgré la pertinence de son projet, il faudra plus de dix ans pour mener à bien cette entreprise colossale. Le temps passant, Pitot devra même patienter davantage afin que le dernier tronçon, les Arceaux, relie parfaitement l’aqueduc Saint-Clément à la place royale du Peyrou et au futur château d’Eau, lui-même symbole du patrimoine monumental de Montpellier.

L’une des difficultés majeures réside dans la propriété de la source. Celle-ci appartient à messire Duvidal de Montferrier, personnage influent, syndic de la province et président de l’Académie des Sciences de Montpellier. Reconnaissant l’intérêt collectif du projet et sans rien refuser à la ville, il cède gratuitement sa source. En échange, il obtient un privilège exceptionnel : une concession d’eau gratuite et perpétuelle pour son hôtel particulier de la rue de l’Aiguillerie, privilège qui ne sera pas même aboli durant la Révolution.

S’inspirer du Pont du Gard : un exemple antique au service de l’ingénierie montpelliéraine

Afin d’optimiser le tracé et d’éviter de coûteux travaux de terrassement, Pitot revoit en profondeur le projet initial. Il s’inspire notamment de la construction du Pont du Gard, qu’il connaît bien pour y avoir ajouté un second pont facilitant la circulation. Cette référence à un aqueduc antique de renommée internationale renforce l’idée que Montpellier s’inscrit dans une longue tradition d’ouvrages hydrauliques ambitieux.

Les travaux débutent en juin 1753 et s’achèvent véritablement en décembre 1765. L’objectif reste clair : relier la source de Saint-Clément à la place royale du Peyrou, centre névralgique de la ville. Le terrain accidenté impose à Pitot l’alternance entre canalisations souterraines et arcs monumentaux. Au final, l’aqueduc mesure 13 904 mètres, dont la dernière section, visible encore aujourd’hui sur la place des Arceaux, compte 51 grands arcs de 8 mètres d’ouverture pour une longueur totale de 880 mètres et une hauteur moyenne de plus de 22 mètres. Malgré ces défis techniques, Pitot mène son entreprise à bien, participant pleinement à l’histoire urbaine et au patrimoine de Montpellier.

L’arrivée tant attendue de l’eau à Montpellier : un succès retentissant

Le 7 décembre 1765, la population se presse sur la place royale du Peyrou pour assister à l’arrivée de l’eau pure et douce de Saint-Clément. Alors que l’impatience gagne, l’archevêque de Narbonne, président né des États, met en doute la réussite du projet. Avec humour, Pitot le rassure : « Il est vrai, Monseigneur, elles ne monteront pas, elles descendront ». C’est alors que l’eau jaillit enfin dans le bassin du Peyrou, mettant un point final au scepticisme. Le coût du projet, s’élevant à plus d’un million de livres, est considérable, mais Montpellier en sort grandie, dotée d’une ressource essentielle et d’un ouvrage d’art exceptionnel.

Un château d’Eau majestueux et des fontaines monumentales pour sublimer la ville

Le célèbre « Temple des Eaux », le château d’Eau que nous connaissons aujourd’hui, ne sera construit que plus tard, à l’initiative des États du Languedoc. Un concours est lancé, et les projets des architectes Giral et Donnat sont retenus. Ils conçoivent un réservoir belvédère accessible par deux montées arrondies. Ce choix est également politique : on entend marquer visuellement la puissance de l’administration languedocienne sur l’ensemble du territoire, offrant depuis le Peyrou un panorama exceptionnel sur la région, des Cévennes jusqu’aux Alpes et aux Pyrénées par temps clair.

Montpellier poursuit ses efforts pour sublimer l’arrivée de l’eau dans la ville, faisant édifier trois fontaines monumentales intra-muros : la Fontaine des Trois Grâces, la Fontaine aux Licornes et la Fontaine dite des États. Ainsi, l’eau, devenue symbole de richesse et d’embellissement urbain, s’intègre pleinement à l’identité patrimoniale et historique de Montpellier.

L’eau, vecteur de transformation urbaine et de valorisation du patrimoine de Montpellier

L’afflux abondant d’eau dans les villes languedociennes marque un tournant décisif dans l’urbanisme et la mise en valeur de l’espace public. À Montpellier, l’eau est glorifiée, magnifiée par l’érection de fontaines monumentales. Cette nouvelle ressource façonne durablement l’identité architecturale, paysagère et culturelle de la cité. De l’aqueduc Saint-Clément au château d’Eau, en passant par les fontaines emblématiques, cette épopée hydraulique témoigne de l’ingéniosité d’Henri Pitot et des ambitions de la ville. Un héritage qui s’inscrit pleinement dans l’histoire de Montpellier et qui contribue aujourd’hui à son rayonnement touristique et patrimonial.

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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