Auguste Broussonnet et le Maroc – Du Jardin des Plantes aux rivages de Mogador

Pierre-Marie-Auguste Broussonnet, né à Montpellier le 28 février 1761 et mort dans sa ville natale en 1807, fut de ces esprits universels que le XVIIIe siècle finissant produisit en abondance et que la Révolution eut la terrible idée de disperser. Médecin, naturaliste, ichtyologiste, botaniste, agronome et homme politique, membre de la Royal Society de Londres et de l’Académie des sciences, il connut une gloire précoce avant d’être jeté sur les routes de l’exil. Ces routes le conduisirent jusqu’au Maroc, où il fut vice-consul de France à Mogador — l’actuelle Essaouira — et où il laissa, sur la terrible peste de 1799, un témoignage de première main que les historiens citent encore. Revenu enfin dans sa ville, il finit sa course à la tête du plus ancien jardin botanique de France. Son nom survit aujourd’hui dans celui d’un arbre, le Broussonetia.

Enfance et formation : l’enfant du beau ciel de Montpellier

Auguste Broussonnet vint au monde dans une famille où la médecine pouvait apparaître comme un patrimoine, comme une richesse que l’on se transmettait génération après génération. Son père, François Broussonnet (1722-1792), était médecin et professeur à la Faculté de Montpellier ; son frère Victor devait à son tour embrasser la médecine et devenir doyen de l’Université. C’est dire si le jeune Auguste grandit parmi les livres, les herbiers et les leçons, sous ce ciel du Languedoc qui allait rester, sa vie durant, l’horizon de son cœur.

Son biographe le plus prestigieux, Georges Cuvier, dont l’éloge fut lu à l’Institut et reproduit par Le Moniteur universel en janvier 1808, a joliment saisi cette vocation précoce : « Une curiosité insatiable pour les productions de la nature, si riche sous le beau ciel qui l’avait vu naître, l’anima dès sa plus tendre enfance. » L’enfant courait la garrigue quand il eût dû réciter ses déclinaisons, au point que son père, « craignant que des objets si variés et si attrayants ne le détournassent des longues études préliminaires sans lesquelles il n’est point de véritable science », se crut obligé de l’éloigner de la maison pour le placer successivement en pension. Formé à Montpellier, Montélimar et Toulouse, Broussonnet revint étudier la médecine dans sa ville natale. Il soutint dès 1778 un mémoire sur la respiration des poissons, et fut reçu docteur le 27 mai 1779 — à dix-huit ans.

Le poisson et Londres : la naissance d’un ichtyologiste

C’est par les poissons que Broussonnet entra dans la science, tout comme quelques siècles auparavant cela avait été le cas pour le célèbre Rondelet. Le sujet le passionnait, et il eut la chance rare de gagner Londres, où le naturaliste Joseph Banks, explorateur britannique, l’accueillit et lui ouvrit ses collections. Là, le jeune montpelliérain put étudier les spécimens rapportés des voyages de Cook aux confins du Pacifique. De ce séjour naquit son grand œuvre naturaliste, l’Ichthyologia (1782), où il entreprenait de décrire jusqu’à douze cents espèces de poissons — ambition démesurée dont il ne publia que les premières livraisons.

C’est ainsi que l’Angleterre le consacra avant son pays de naissance : dès 1780, à dix-neuf ans, il était élu membre de la Royal Society, sous la recommandation de Banks. Il faudra attendre cinq ans de plus pour que l’Académie des sciences de Paris lui ouvre ses portes, et 1796 pour l’Institut nouvellement fondé.

L’agronome et l’homme des Lumières

De retour en France, Broussonnet quitta peu à peu l’histoire naturelle pure pour l’agronomie, cette science utile qui enfiévrait les Lumières. Nommé à une chaire d’économie rurale à l’école vétérinaire d’Alfort, choisi par Daubenton comme son suppléant au Collège de France, il devint surtout, à la fondation de la Société royale d’agriculture en 1785, son secrétaire — « et l’âme », précise Charles Martins dans son histoire du Jardin des plantes de Montpellier. Il en fit une véritable puissance : mémoires publiés chaque trimestre, instructions distribuées aux campagnes, assemblées de laboureurs, prix décernés aux meilleurs cultivateurs. L’éloge du Moniteur rappelle qu’il y déploya « une grande flexibilité de talent », abandonnant la sécheresse du style naturaliste pour une éloquence qui, dans ses éloges de Buffon ou de Turgot, s’élevait parfois « à toute la chaleur de l’éloquence ».

C’est à l’agronome que l’on doit deux arbres devenus familiers de Montpellier. De ses voyages en Angleterre, Broussonnet rapporta le Ginkgo biloba — qu’il introduisit en France en 1782 et dont un premier sujet fut planté au Jardin des plantes en 1788 — et le mûrier à papier, auquel son ami L’Héritier de Brutelle donna, en son honneur, le nom de Broussonetia. « Par une singulière coïncidence, s’émerveille Martins, ces arbres, originaires tous deux de la Chine, prospèrent si bien à Montpellier qu’ils semblent y retrouver le ciel de leur patrie. »

La Révolution et la chute

Comme tous les hommes de valeur de son temps, Broussonnet fut emporté par la Révolution. Membre du corps électoral de Paris, puis de l’Assemblée législative, il crut d’abord à la régénération du royaume. Mais l’idéaliste se heurta vite à la brutalité des factions. Il avait vu, dès juillet 1789, le massacre de Berthier de Sauvigny, intendant de Paris et son protecteur à la Société d’agriculture — scène de sauvagerie qui dut le marquer à jamais. « Attristé par les tiraillements, les menées, les violences des partis, écrit Martins, il se retire bientôt à la campagne. »

La Convention fit le reste. Suspecté, sa vie menacée, réfugié à Montpellier en 1792, accusé de fédéralisme et brièvement emprisonné, Broussonnet comprit qu’il ne survivrait qu’en fuyant. Le 19 juillet 1794, il passait la frontière d’Espagne. La Terreur avait fait d’un académicien un proscrit — et c’est cette proscription qui, de proche en proche, allait le mener jusqu’aux terrasses blanches du Maroc.

Les chemins de l’exil : d’Espagne au Portugal

Rien, dans la trajectoire d’Auguste Broussonnet, ne le destinait à l’Empire chérifien. Ce fut l’errance qui l’y conduisit. Charles Martins en a résumé les étapes en une phrase haletante : accueilli à Madrid par les botanistes Ortega et Cavanilles, « il devient suspect aux émigrés français, se sauve à Xérès, et de là à Lisbonne. Malgré l’amitié du botaniste Corréa et la protection d’un prince du sang, l’Inquisition s’inquiète de son séjour : il fuit dans les Algarves, les traverse en recueillant des plantes, s’embarque, vient échouer à Cadix, et arrive enfin au Maroc avec l’ambassadeur des États-Unis. »

Dans cette course où chaque refuge devient un piège, le savant ne renonce jamais à sa vraie nature : traqué par l’Inquisition, il traverse l’Algarve l’herbier au flanc, récoltant des plantes entre deux fuites. Le proscrit reste botaniste. C’est ainsi, sans mandat ni dessein, dans le sillage du consul américain James Simpson, qu’il atteignit l’autre rive de la Méditerranée. Le hasard des persécutions venait de faire de lui un pionnier.

Le médecin de l’empereur

À peine arrivé au Maroc, Broussonnet retrouve le premier de ses métiers : la médecine. La tradition, recueillie par Martins, veut qu’il ait « guéri l’empereur d’une grave maladie ». Le souverain était alors Moulay Slimane, monté sur le trône en 1792 et qui régnera trente ans sur le Maroc. On imagine ce que ce service put valoir de crédit, dans un pays où le savoir médical franc était rare, à un étranger sans mandat officiel : la faveur du sultan lui ouvrit les portes de l’Empire, et sans doute prépara-t-elle sa nomination consulaire.

Car le médecin doubla vite le savant d’un agent. En 1797, la République lui confia le poste de vice-consul — de commissaire des relations commerciales — à Mogador, port atlantique battu par les alizés, verrou du négoce entre l’Europe et le Sud marocain. C’est là, entre les remparts et les entrepôts de la petite ville, que Broussonnet allait vivre l’épreuve qui a fixé son nom dans l’histoire du Maroc.

Vice-consul à Mogador, aux avant-postes de la France

Le consulat de Mogador n’était pas une sinécure. Le représentant de la France y tenait la plume autant que la balance : il informait le ministre des Relations extérieures — Talleyrand — de la marche des affaires, des humeurs du Makhzen, de l’état des routes commerciales. La correspondance consulaire du Maroc, conservée aux Archives du ministère des Affaires étrangères et longtemps demeurée inédite, garde la trace de ces dépêches. C’est dans l’une d’elles, adressée à Talleyrand, que Broussonnet datait de 1762 le dernier grand fléau épidémique dont Mogador eût gardé mémoire — quarante-sept ans plus tôt.

Ce détail, minuscule en apparence, dit tout de l’homme : là où d’autres eussent expédié une note de routine, le naturaliste apporte une date, une durée, une mesure. L’habitude du savant se glisse dans la prose du diplomate. Elle allait, dans les mois suivants, faire de lui un observateur sans égal du désastre qui s’annonçait.

Le naturaliste au Maroc : arganier, thuya et monnaies

Avant que la mort ne fondît sur le pays, et jusque dans la tourmente qui suivit, Broussonnet ne cessa d’observer, de récolter, de dessiner. Il y a, dans son séjour marocain, une leçon d’obstination. Le botaniste fit là-bas de vraies découvertes : on lui doit d’avoir révélé à la science européenne l’arganier (Argania sideroxylon, aujourd’hui Argania spinosa), cet arbre endémique du Sud marocain dont on tire l’huile fameuse, et le thuya de Berbérie (Thuya articulata, aujourd’hui Tetraclinis articulata), producteur de la résine sandaraque et du bois précieux dont s’ornaient les palais.

Mais l’homme des Lumières ne s’arrêtait pas aux plantes. Le Journal de France du 18 septembre 1799, relayant les nouvelles du Maroc en pleine épidémie, le montre sous un jour admirable : « C’est sur cette terre de désolation que Broussonnet continue ses recherches de tout genre. Il croit avoir découvert le vrai Gommier, et il en esquisse la description. Il fait aussi dessiner sans relâche les monnaies du pays, et il promet d’envoyer incessamment son travail en France. » À la botanique il joignait ainsi la numismatique, réunissant sur les espèces monétaires de l’Empire chérifien une documentation qu’il destinait à la France. Le vice-consul de Mogador se faisait tour à tour médecin, diplomate, botaniste, numismate et dessinateur — encyclopédiste jusque dans la catastrophe.

La peste de 1799 : un témoin de première main

En 1799, une épidémie de peste d’une violence inouïe s’abattit sur le Maroc et le dépeupla, selon le mot de l’historien H.-P.-J. Renaud, « au point de bouleverser profondément les conditions sociales et économiques du pays, comme jadis en Europe la fameuse peste noire de 1348 ». On connaît surtout la peste qui, à la même époque, décimait l’armée d’Orient de Bonaparte en Égypte et en Syrie — celle qu’a popularisée Les Pestiférés de Jaffa du baron Gros. On ignore trop que sa jumelle ravageait alors l’Empire chérifien. Et l’on doit à trois hommes de l’avoir pu reconstituer : le négociant anglais James Grey Jackson, le consul de France à Tanger Antoine Guillet, et, à Mogador, Auguste Broussonnet.

Le naturaliste montpelliérain occupe, dans ce trio de témoins, une place à part. Non seulement il vécut l’épidémie de l’intérieur, mais il en tint la chronique avec l’œil du savant — dénombrant, mesurant, comparant. Ses lettres, dispersées entre la correspondance consulaire et les colonnes du Magasin Encyclopédique, où il écrivait à son ami le botaniste L’Héritier, forment l’une des sources les plus précieuses sur la catastrophe.

La marche du fléau, saison après saison

La chronologie qui se dégage des dépêches est implacable. Le 1er avril 1799, on rassure encore : à Tanger, on parle de « fièvres malignes » dues à la sécheresse de l’hiver. Le 18 avril, le ton change : « Nous venons d’apprendre que la peste règne à Rabat et Salé. » De Fès, où le fléau a éclaté dès le mois d’avril, on annonce bientôt trente mille morts, sept à huit cents par jour. Puis la contagion descend vers le sud, épouse la marche de l’armée du sultan partie soumettre les provinces d’Abda, et gagne Marrakech, Safi, Mazagan, Mogador, le Sous. Renaud, croisant tous ses témoins, en dresse le calendrier : Fès et Rabat au printemps, épidémie générale en juin-juillet, atteinte de Mogador et du Sous en août-septembre, Tétouan et Tanger frappés en fin d’année.

À Mogador, Broussonnet tint bon longtemps. Le 29 mai 1799, il rendait compte à ses supérieurs de la venue du sultan dans la ville, avant que celui-ci ne gagnât Marrakech : il s’était présenté à lui, avait été bien reçu, et ne faisait encore allusion à aucune épidémie. Quelques semaines plus tard, le voile se déchire. Dans une lettre du début de juillet, il « met la question au point », écrit Renaud : « Fez, Miquenez, Azamor, Maroc, les provinces de Rif et de Temsena, de Duquela, d’Abda ont déjà perdu une partie de leurs habitants. » Et il annonce qu’à son tour il va quitter Mogador pour se réfugier à Ténériffe.

Les chiffres et les images de Broussonnet

Ce sont les mots du naturaliste, plus que ses colonnes de chiffres, qui glacent aujourd’hui encore. De Rabat, il écrit que la ville « comptait un peu moins de 30 000 âmes et on est assuré qu’il y a péri plus de 20 000 habitants ». Deux morts sur trois. De Marrakech, il donne un tableau que l’on n’ose paraphraser : « Les cadavres remplissent les rues, la consternation est générale et on ne prend aucune précaution… Maroc est à la lettre un désert où les chiens et les oiseaux de proie se disputent les restes des morts. »

Et plus loin, cette vision d’apocalypse rurale : « Les campagnes sont désertes, les bleds n’ont pas été récoltés, les bestiaux, les chevaux se vendent pour rien. Les Maures n’achètent plus que de la toile pour se faire ensevelir. Les plus dévots ont fait creuser leur fosse, qui est remplie de bled ou d’orge, qu’on distribuera aux pauvres le jour qu’ils iront prendre la place du grain. » L’homme qui écrit ces lignes est un botaniste : il note que les blés pourrissent sur pied, que le grain attend dans les tombes. La science et la compassion s’y confondent.

Le naturaliste chiffrait la mortalité de Marrakech à quelque 1 800 morts par jour au plus fort du fléau, pour une ville qu’il estimait à 60 000 âmes ; et il évaluait à plus de 120 000 le nombre des victimes dans les seules villes du Maroc. Ordres de grandeur effrayants, que les historiens ont depuis discutés, mais qui portent la marque d’un observateur soucieux de mesurer l’incommensurable.

L’origine du mal, les quarantaines refusées et la peur de l’anarchie

En bon savant, Broussonnet cherchait aussi la cause. Pour lui, l’épidémie était « une affreuse maladie originaire de Tremeçen » — Tlemcen, aux portes orientales du Maroc : intuition remarquable, que la recherche moderne, retraçant la venue du fléau par la voie de terre depuis la Régence d’Alger, n’a pas démentie.

Il observait aussi, en témoin lucide, l’impuissance des hommes devant le fléau. « Quelques gouverneurs, écrit-il, avaient pris des précautions pour empêcher que la contagion ne se répande, mais ils ont été sévèrement blâmés par le roi, qui, guidé par des préjugés religieux et peut-être par des vues politiques, a défendu toute espèce de quarantaine. » Le vice-consul mesurait enfin le péril politique que la peste faisait courir aux Européens de Mogador : « Les préjugés des Maures sont tels qu’il est à craindre, dans le cas où la maladie viendrait à enlever quelques-uns de leurs chefs, que l’anarchie ne régnât partout, et que nous ne fussions exposés à être pillés par les soldats noirs. » Sous la plume du naturaliste perce l’angoisse de l’homme responsable d’une petite colonie de négociants et de consuls, cernée par la mort.

La fuite vers les Canaries

Broussonnet fut, dit Martins, « le dernier des agents français » à tenir son poste. Puis, « tremblant pour les siens, il se jette avec eux dans une barque qui les conduit aux Canaries ». Car il n’était pas seul : revenu un temps en France pour revoir sa famille, il était reparti pour le Maroc avec elle, qu’il fallait maintenant arracher au foyer de contagion. La petite embarcation quitta les côtes marocaines au début de juillet 1799, cinglant vers Ténériffe. Derrière elle s’éloignait une terre que le consul de France à Tanger, réfugié en Espagne, allait bientôt dépeindre comme un charnier.

Les Canaries : un exil fécond

Aux Canaries, le génie du naturaliste reprit le dessus sur les tourments du proscrit. « Séduit par la variété des productions naturelles de ces îles, raconte Martins, son imagination s’exalte à l’idée d’en tracer le tableau complet ; il récolte avec ardeur, envoie des plantes à tous les botanistes de l’Europe, des graines à tous les jardins. » Devenu commissaire des relations commerciales dans l’archipel, il rassembla à Ténériffe quelque quinze cents espèces — matériau d’une flore qu’il n’aurait jamais le temps d’écrire. L’homme qui avait fui la Terreur, l’Inquisition et la peste trouvait, sur ces rochers de l’Atlantique, une dernière saison de bonheur savant.

Le retour et le Jardin des plantes de Montpellier

En 1803, la France apaisée rappelait ses enfants. Broussonnet rentra. Un moment pressenti pour une mission au cap de Bonne-Espérance, il reçut finalement, de la main du ministre Chaptal — chimiste montpelliérain devenu grand commis de l’État —, la direction du Jardin des plantes de Montpellier, en même temps qu’une chaire à la Faculté de médecine, où il succédait à Gouan. Le proscrit revenait maître du jardin de sa ville.

Il s’y donna tout entier. Le grand botaniste Augustin-Pyrame de Candolle, dans son éloge, a dressé le bilan de ces dernières années fécondes : « Broussonnet porta dès lors sur le Jardin toute son activité. » Grâce à la générosité de Chaptal, l’orangerie fut élevée, l’école de botanique plantée et agrandie, un canal creusé pour les plantes aquatiques. Des herborisations dans les Pyrénées, les Cévennes et la Provence enrichissaient chaque année les collections de la flore indigène ; des correspondances actives avec les jardins de Paris, Vienne, Copenhague, Coïmbre, Berlin, Halle, Turin et Madrid y faisaient affluer les végétaux étrangers. Il créa enfin un herbier public, destiné à conserver l’empreinte des plantes qui avaient fleuri au Jardin. Le vieux jardin de Richer de Belleval retrouvait, sous sa main, sa splendeur.

Le crépuscule : la mémoire qui s’efface

Le destin lui refusa d’achever son œuvre. Alors qu’il s’apprêtait à décrire les quinze cents espèces recueillies à Ténériffe et à réunir les matériaux d’une Flore de Montpellier, une cruelle infirmité le frappa : « l’impossibilité de se rappeler les noms substantifs », écrit Martins — ce que la médecine nomme aujourd’hui aphasie. L’homme qui avait passé sa vie à nommer le vivant perdait l’usage des noms. Devenu incapable de tout travail, il notifia sa démission à la Faculté le 17 août 1806.

Il ne publia, de sa direction montpelliéraine, qu’un mince catalogue, l’Elenchus plantarum horti botanici Monspeliensis (1804). Puis il s’éteignit à Montpellier en 1807, à quarante-six ans — le plus vraisemblablement le 27 juillet, quoique certaines sources avancent le mois de janvier. « Cet homme si actif, si dévoué à la science, ce voyageur accompli, écrit Martins, s’éteignait sans avoir pu transmettre à la postérité des résultats acquis aux dépens de sa fortune, de son repos et de sa santé. »

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Broussonnet, source des historiens du Maroc

Le plus durable héritage marocain de Broussonnet n’est peut-être ni un arbre ni une monnaie, mais un corpus de mots. Ses lettres sont devenues, pour les historiens de la peste de 1799, une pièce d’archives majeure. L’abbé Godard, dans sa Description et Histoire du Maroc, cite Broussonnet pour établir que Rabat perdit « 20 000 habitants sur 30 000 ». Le médecin-major H.-P.-J. Renaud, en 1921, bâtit dans la revue Hespéris toute sa reconstitution de l’épidémie sur le croisement de la correspondance consulaire — celle de Guillet et celle de Broussonnet — avec le récit de Jackson et les chroniques arabes d’Ez-Zaïani et d’Es-Slaoui.

Or ce croisement révèle une chose précieuse : les témoins européens ont permis de corriger la chronologie des historiens marocains eux-mêmes. Renaud démontre, dépêches consulaires à l’appui, qu’il faut reporter à 1799 (1213-1214 de l’hégire) les événements que les chroniqueurs plaçaient un an trop tôt. Sans les lettres datées du vice-consul de Mogador et du consul de Tanger, cette rectification n’eût pas été possible. Par la vertu de sa rigueur de savant, Broussonnet, fugitif sans mandat scientifique, est ainsi devenu l’un des repères chronologiques de l’histoire du Maroc de la fin du XVIIIe siècle. La peste lui vola son consulat et faillit lui prendre les siens ; elle lui donna, en échange, une place dans la mémoire d’un pays qui n’était pas le sien.

Postérité : un arbre pour épitaphe

Broussonnet eut les honneurs que l’on rend aux grands savants : Georges Cuvier prononça son éloge devant l’Institut, Augustin-Pyrame de Candolle un autre à Montpellier. Mais son plus doux monument reste végétal. Le Broussonetia, ce mûrier à papier que L’Héritier baptisa de son nom, pousse toujours ; l’arganier et le thuya de Berbérie qu’il révéla portent encore, pour qui sait leur histoire, la mémoire du vice-consul de Mogador ; et le Ginkgo de Montpellier, planté de sa main, déploie chaque automne son or comme un souvenir.

De l’enfant qui courait la garrigue au proscrit qui herborisait dans l’Algarve, du médecin de l’empereur et témoin de la peste au directeur du plus ancien jardin botanique de France, Auguste Broussonnet aura traversé son siècle en naturaliste — c’est-à-dire en homme qui, jusque dans l’exil et jusque dans la peste, n’a jamais cessé de regarder le monde et de le nommer.

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Sources

Documents étudiés

  • H.-P.-J. Renaud, « La Peste de 1799 d’après des documents inédits », Hespéris, tome I, 1921 (numérisation Gallica / BnF, notice associée au recueil « Note sur la kasbah de Mehdiya », Robert Montagne). Article fondé sur la correspondance consulaire du Maroc (Archives des Affaires étrangères), les lettres de Broussonnet au Magasin Encyclopédique (an VII, 1799) et le récit de James Grey Jackson.
  • Journal de France, rédigé par Étienne Feuillant, 18 septembre 1799 (Gallica / BnF) : nouvelles du Maroc, activité scientifique de Broussonnet à Mogador durant la peste (gommier, monnaies).
  • Charles Martins, Le Jardin des plantes de Montpellier (« Troisième période », p. 46-47), vers 1854 (Gallica / Médiathèque Émile-Zola, Montpellier Méditerranée Métropole) : notice biographique et récit de l’exil, citant l’éloge d’A.-P. de Candolle.
  • Gazette nationale ou le Moniteur universel, 21 janvier 1808 (Gallica / BnF) : extrait de l’éloge historique de Broussonnet (Georges Cuvier), sur ses débuts scientifiques et son œuvre agronomique.

Références complémentaires

  • Jacques Caillé, « Un savant montpelliérain : le professeur Auguste Broussonet (1761-1807) », Hespéris-Tamuda, 1973 — l’étude de référence sur son séjour marocain.
  • Notices biographiques : Larousse (encyclopédie), Encyclopedia.com, Wikipédia (dates de formation, de naissance et de mort ; les sources divergent sur le jour du décès, janvier ou juillet 1807).

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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