De la place de la Préfecture à la place des Martyrs de la Résistance

Le 26 novembre 2025, nombreux étaient les montpelliérains qui célébrèrent la renaissance de la place des Martyrs de la Résistance, une des places les plus connues de Montpellier, située au coeur de la cité historique et sur laquelle se déploie la façade édifiée sous le Second Empire de la Préfecture. Des jets d’eau naissant d’un pavage en granit et de plaques de bronze sur lesquelles avaient été gravé les noms de plus cent cinquante résistants oubliés dans l’espace public faisaient entendre pour la première fois leur puissant clapotis.

Pendant fort longtemps, cette place fut agrémentée – si tant est que l’on puisse utiliser ce mot tant elle avait péniblement vieilli – d’une fontaine circulaire avec un jet central, de quelques arbres, notamment d’un olivier, mais aussi de grands vases reprenant la typologie de ceux qui émaillent les alignements de parterres des demeures de la campagne montpelliéraine.

Les plus anciens se rappellent même qu’elle fut jusqu’aux années 1960 ornée d’une belle fontaine qui trônait au milieu d’un square fermé par une grille. Cette fontaine monumentale qui portait le nom de fontaine de l’Intendance et parfois même, pour les plus érudits, de fontaine de Cybèle, en référence à la déesse protectrice de l’agriculture, retrouva la place Chabaneau qui était son emplacement originel.

L’histoire de la naissance cette place des Martyrs de la Résistance est complexe…

Elle naît dans le dernier quart du XIXe siècle, en même temps que s’opère le percement de la rue Foch au sein d’un tissu médiéval particulièrement dense et qui ne correspondait plus aux logiques d’une société du Second Empire fondées sur la monumentalisation de l’espace public. Celle que nous appelons aujourd’hui place des Martyrs-de-la-Résistance peut apparaître en fait comme le résultat d’un projet inachevé, voire même de plusieurs projets inachevés.

Cette place intègre dans son périmètre actuel plusieurs espaces qui à l’origine étaient disjoints. Elle devait être un carrefour majeur de la ville de Montpellier repensé autour du projet de rue Foch et devant relier les pénétrantes les plus importantes de l’Ecusson, qu’étaient la rue Foch certes, la rue de la Loge, la rue Saint-Guilhem, la rue de l’Université et celle qui longeait la Préfecture pour rejoindre la place du Marché aux Fleurs. L’aménagement d’un parking souterrain vint modifier l’intégralité du projet.

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Il était donc tout à fait naturel qu’elle prit initialement le nom de la “place de la Préfecture”.

La place « Maréchal Pétain »

C’est lors de la séance du conseil municipal de Montpellier du 7 décembre 1940 que les conseillers municipaux prennent la décision de donner à la place de la Préfecture le nom de « place Maréchal Pétain». 

La ville de Montpellier se rangeait derrière les préconisations nationales. Ses représentants partageaient l’enthousiasme qui avait accompagné la prise des pouvoirs par le célèbre Maréchal Pétain, qui, ainsi que le rappelle le maire de l’époque, « dans le désordre des tristes journées qui ont précédé l’Armistice, le Maréchal Pétain, illustre vainqueur de Verdun, est devenu le symbole de l’unité française, l’espoir vers lequel tous les Français se sont tournés dans un élan d’ardent patriotisme et de confiance. Poursuivant son œuvre de reconstruction et de réconciliation nationale. Le Maréchal de France, chef de l’Etat, constitue pour tous un vivant symbole d’union et d’espoir. »

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Lors de la même séance, une autre question est abordée, celle de la dénomination de la place Salengro. De nombreuses villes avaient déjà procédé à la disparition de cette dénomination, et avaient fait en sorte que disparaisse du répertoire des rues municipales ce nom qui rappelait l’importance passée du socialisme français. Ils répondaient ainsi à « une récente circulaire du préfet de l’Hérault » qui « rappelait (…) la nécessité de procéder à cette révision ».

A cette occasion, M. Orsetti, un conseiller municipal, prend la parole

Monsieur le Maire.

Messieurs,

Je ne parlerai pas assis. Le débat est trop élevé. Je fais appel à votre patience, à votre indulgence, vu mon émotion. Je ne suis pas un orateur professionnel. J’aurais voulu parler devant tous mes collègues au grand complet et surtout en présence de tous les élus socialistes. Cela n’a pas été possible et je le regrette. L’éloignement ce soir de certains socialistes, je le comprends, et personne ne doit leur en tenir rigueur. Ce n’est pas qu’ils aient voulu éviter un coup dur pour lui-même. Ils en ont bien supporté d’autres pendant la Grande Guerre de 14. Pour celui de ce soir, relatif à Salengro, c’était trop pénible.

Moi, heureusement, je suis là, habitué par quarante années de vie professionnelle coloniale, aux coups durs et je parle pour les absents, très certainement, et pour moi aussi. Donc décrocherons-nous la plaque Salengro ? Oui ! C’était un vrai fils de Flandre, vaillant, courageux, honnête et fort et sensible. On n’a pu l’abattre, hélas! que par certains procédés. Mais si son amitié m’est toujours chère, comme à tous ceux qui l’ont aimé et pleuré, la vérité me l’est encore bien plus. La disparition tragique de Roger Salengro est déjà ancienne, par ces temps de succession rapide des événements. Les conditions psychologiques et de fait de notre époque sont bien changées !… Mais cette vérité, dont je parlais, qu’est-elle ? Voici ! C’est la France, blessée et gisante, après une défaite sans précédent et foudroyante. Et ce n’est pas le moment de disserter là-dessus ou même de « politiquer ».

Pour la France, pour hâter son relèvement total, déjà commencé, il faut agir et vite, le cœur gonflé, sans doute, mais dans le silence de l’action salvatrice. Charles Renouvier, philosophe de portée mondiale et orgueil de Montpellier, doit être remis sur un piédestal, non diminué, du souvenir.

La France, à cette heure, est tout !

Suivons le Maréchal, tous, comme ses vrais enfants.

A nous, élus socialistes, on demande un sacrifice. Nous le ferons d’un cœur décidé. Aucun de nos grands el chers disparus n’y perdra ou n’y aura perdu. Je voterai pour la Place Charles-Renouvier et je vous ai expliqué pourquoi.

Me jugera qui voudra et comme il l’entendra ! Une âme ne peut disparaitre. La mienne, toujours et avant tout française, n’a jamais changé de couleur, comme celle de mes amis élus.

Vive Montpellier ! Vive la France !

La place des Martyrs de la Résistance

Il fallut attendre le 26 août 1944, soit les jours qui suivirent la Libération de Montpellier, pour que soit rajouté sur la nomenclature des voies de la ville le nom de place des Martyrs-de-la-Résistance. Disparaissait ainsi ce nom désormais honni de place Maréchal Pétain. Montpellier tournait ainsi une page importante de son histoire et par une délibération en date du 26 août 1944, les élus de la nouvelle municipalité manifestèrent leur intention de mettre en avant les montpelliérains qui avaient donné leur vie pour la liberté.

Le maire, M. Martin, prit la parole le 26 août 1944 et prononça ce discours :

” Notre collègue, M. Olivet, nous avait soumis dès notre premier contact, un vœu émis par le Comité départemental de la Libération nationale, tendant à donner à la place Maréchal-Pétain le nom de « Place Guizonnier » et à la rue du Courreau le nom de Coste.

La glorification de ces deux victimes de l’inqualifiable cruauté des agents de Vichy et de la brutalité allemande entre — est-il besoin de le dire – dans nos plus fermes intentions.

Mais il m’a paru d’abord qu’il serait quelque peu injuste d’isoler dans notre hommage deux des héros ou des victimes de la Résistance, alors que tant d’autres – connus ou encore inconnus à l’heure présente – ont aussi souffert le supplice et la mort pour la cause de la Libération. Je pense ensuite que l’attribution du nom de deux d’entre eux à des places ou rues de la Ville constituerait un précédent, peut-être embarrassant, car il risquerait, si comme il y a lieu de le craindre – trop des nôtres sont tombés, victimes de leur dévouement à l’œuvre de la Résistance – de nous obliger à changer les noms de trop de nos voies publiques, ce qui a des inconvénients pratiques incontestables.

Aussi, pour répondre au très légitime voeu du Comité départemental de Libération nationale ainsi qu’à notre pensée unanime et éviter les inconvénients que je viens de vous signaler, je vous propose d’accepter les deux mesures suivantes:

1° De donner à l’ancienne place de la Préfecture, actuellement place Maréchal-Pétain, le nom de « Place des Martyrs de la Résistance » (1940-1944). Ainsi une de nos plus belles places, celle-là même qu’on avait choisie pour honorer le triste chef d’une équipe de traitres, rappellera aux générations à venir l’héroïsme et le martyre de tous ceux qui ont su souffrir et mourir pour que survivent la France et la République.

Cet hommage restera sans doute anonyme et, par suite, incomplet. Mais je ne doute pas qu’après la victoire définitive et une fois connus les noms de tous les héros et les martyrs de la Résistance, un monument rappelant leurs noms ne vienne concrétiser à leur égard notre admiration et notre reconnaissance.

2º Pour le moment, de donner à la Caserne des Pompiers de la rue Pitot, où Guizonnier, commandant du Corps des Sapeurs-Pompiers, était particulièrement aimé et où sa mémoire sera spécialement honorée, le nom de « Caserne Jean-Guizonnier “.

Comme vous avez pu le voir, je n’ai pas voulu procéder à un cours d’histoire, mais simplement à l’aide de documents extraits des archives municipales, et notamment de délibérations du conseil municipal, vous montrer ces grandes évolutions de la dénomination d’une place qui illustre plus que toute autre les enjeux mémoriels de notre espace public.

Après des études en science politique et en géographie et histoire de l'urbanisme, Fabrice Bertrand, né à Montpellier, anime depuis 2016 le groupe Facebook "Montpellier Histoire et Patrimoine" qui compte près de 30.000 membres. Il est aujourd'hui en charge de plusieurs projets, qui visent à mettre en valeur le patrimoine scientifique et intellectuel montpelliérain.

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